«Charlotte a dû cracher ses gouaches»

CultureSortie des limbes par l’écrivain David Foenkinos l’an dernier, l’artiste révèle l’étendue d’une œuvre magistrale dans un ouvrage hors norme. Eclairage.

Avant sa déportation, l'artiste laisse «toute sa vie», emballée avec soin dans trois paquets, au médecin de Villefranche qui a encouragé sa vocation.

Avant sa déportation, l'artiste laisse «toute sa vie», emballée avec soin dans trois paquets, au médecin de Villefranche qui a encouragé sa vocation. Image: DR

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Depuis l’automne dernier, Charlotte Salomon a été rebaptisée «Charlotte» par un demi-million de fans de David Foenkinos. Puis la peintre magnifique s’est éclipsée dans la foulée des Prix Renaudot et Goncourt des lycéens, ne laissant que la trace d’un destin tragique dans la neige fondante d’écrits romanesques. Pour mémoire, l’artiste juive est gazée à Auschwitz en octobre 1943. Avant sa déportation, elle laisse «toute sa vie», emballée avec soin dans trois paquets, au médecin de Villefranche qui a encouragé sa vocation. Ces lots rassemblent gouaches et calques porteurs de notes sous le titre Vie? ou Théâtre?

Défini selon ses termes comme une opérette en trois couleurs, composé d’un millier de dessins, ce grand œuvre a été exécuté entre 1940 et 1942. «Elle a dû cracher ses gouaches, il y a de la musique dans ses traits, ses annotations même», s’exclame Margherita Mariano, de l’atelier Ex Fabrica.

Conseillère spécialisée en iconographie et typographie, elle a supervisé la reproduction de ce travail longtemps resté dans les limbes. «Charlotte Salomon calligraphie en capitales et en couleur, ordonne des rythmes, c’est cinématographique par moments! De l’art total.» L’éditeur Frédéric Martin, de la maison Le Tripode, qui publie ce monumental ouvrage, y voit même la patte de «la géniale ancêtre du roman graphique», tant le déroulé pétille dans une mise en scène d’images et de textes.

«C’est ta mort et ma vie»

Apport de taille, une lettre inédite de vingt pages où la créatrice conte ses affres. Des passages elliptiques laissent deviner les heures violentes au chevet d’un grand-père aux attouchements odieux, «pantin à barbichette» que la jeune femme aurait poussé dans la tombe en lui offrant une omelette au véronal.

«Rappelons qu’elle était enceinte, ajoute Margherita Mariano. Nous avons ce proverbe latin, «C’est ta mort et ma vie», elle a peut-être voulu protéger son enfant.» Le roman de David Foenkinos ne rend pas compte de cette douloureuse péripétie, pas plus d’ailleurs qu’il ne s’appesantit sur un épisode mystérieux de la mise au jour de cette œuvre. Ainsi l’écrivain ne s’étonne pas que les parents de Charlotte, quand ils «réceptionnent» enfin son travail en 1947, commencent par l’oublier, avant de le léguer en l’état, dans son emballage, au Joods Historisch Museum d’Amsterdam. Comme s’ils avaient tourné la page pour l’éternité.

Une gamme chromatique saturée

Au-delà, si la reconnaissance vient relativement tôt et se manifeste dans les années 1960 par diverses publications et documentaires, le support même de la gouache rétrécit le champ de visibilité. «J’ai eu la chance merveilleuse de contempler ces dessins, poursuit Margherita Mariano. Un choc! Mes convictions bâties sur ce que j’avais vu en fac-similé se sont écroulées. Sa gamme chromatique de trois tubes de couleur est saturée, si lourde en pigments qu’elle charge l’œil! Les reproductions existantes, à côté, c’était des aquarelles!»

Désormais, les originaux ne sortent quasi pas du musée d’Amsterdam. Dans des salles fortes à température continue de 18 °C et humidité bloquée à 55%, ils sont aérés tous les quinze jours, retournés, superposés dans un ordre différent à des fins de préservation maximale. «Il y a cet éclat notamment, si époustouflant… nous avons misé sur du papier non couché, sans cette couche brillante des beaux livres habituels, pour restituer la profondeur.» Et Charlotte Salomon peut enfin prendre son envergure dans l’histoire des hommes.


Au moins, Foenkinos l’a rendue star

Eclairage Le best-seller de David Foenkinos Charlotte ressort, illustré de cinquante gouaches de l’artiste, ainsi que d’un album de photos de famille. Le legs artistique de son modèle, pourtant, ne semble pas préoccuper l’écrivain, scénariste et cinéaste à ses heures, qui préfère se concentrer sur une tragédie emblématique du siècle. Pour mémoire, «versifiant» à la manière de la libre poésie laissée par son modèle, le texte s’attache aux lieux visités, cite les lectures d’une héroïne qui s’échappe – Hesse, Remarque, Goethe, Nietzsche –, décrit ses goûts, meubles, bibelots d’atelier.

A mesure de cet inventaire documentaire, l’œuvre peinte, ces gouaches furieuses qui racontent Vie? ou Théâtre? en points d’interrogation fulminants et éclats saturés de pigments, n’apparaît guère. D’une manière encore plus curieuse, les reproductions insérées comme dans un livre illustré ne viennent pas compenser cette frustration. David Foenkinos s’insinue dans le tableau et s’y met en scène. Avec une irrésistible sincérité, le narrateur confie ses errances autour de Charlotte, belle énigme qui lui résiste, qu’il a évoquée dans plusieurs de ses textes et ose enfin s’approprier.

Les atermoiements du créateur face à son modèle s’en voient paradoxalement aggravés: David Foenkinos se met à douter. «Aurais-je dû poursuivre l’enquête? écrit-il. Trouver le fils ou la fille de celui ou de celle qui a dénoncé? Dans quel but? Est-ce vraiment si important?» A force de prendre la posture de l’historien en empathie, la démarche s’opacifie. Sans dommage pour Charlotte Salomon, qui, au moins, en a tiré un regain de notoriété. (24 heures)

Créé: 09.11.2015, 10h15

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Charlotte flirte depuis toujours avec la mort, a vu le suicide de proches, senti la menace gronder dans l’Allemagne nazie. A-t-elle servi une «omelette au véronal» à son grand-père? Mystère.

Les beaux-arts

Charlotte Salomon fut la dernière étudiante juive des Beaux-arts de Berlin. Tenue pour «gentiment douée», Charlotte Salomon apprend le dessin et chante «Allons enfants de la patrie» avec joie. Fin 1938, elle fuira pour Nice avec sa famille.

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