David Lynch essore l’encre noire de ses idées

PanoramaUne rétrospective, deux expositions, le Musée Forel à Morges, la Cinémathèque à Lausanne et la Fondation Fellini à Sion vivent à l’heure de l’Américain, artiste pluriel.

Pour ses 100 ans le Musée Forel à Morges a choisi d'exposer 100 œuvres sur papier de David Lynch, lithographies et gravures sur zinc. L’exposition les déroule par thèmes.

Pour ses 100 ans le Musée Forel à Morges a choisi d'exposer 100 œuvres sur papier de David Lynch, lithographies et gravures sur zinc. L’exposition les déroule par thèmes. Image: DAVID LYNCH/ITEM EDITIONS PARIS

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Les yeux dans les yeux avec ces bestialités grimaçant sur le papier, on a envie de parler cinéma. Vraiment! Et de tirer un parallèle entre l’intensité émotionnelle surgissant de ces bribes gravées d’une histoire et le septième art. Un réflexe d’autant plus vif que l’auteur de la centaine d’œuvres papier exposées, dès vendredi au Musée Forel, à Morges, n’est autre que le génial réalisateur d’«Elephant Man». Mais le plasticien David Lynch méprise cet enchaînement-là, si contraire à sa mythologie personnelle. Depuis que le gosse du Montana a vécu la nécessité de devenir artiste comme «une bombe lui tombant sur la tête», cette urgence ne l’a plus quitté. De «Six Figures Getting Sick» (1967) à «Twin Peaks, the Return» (2017), elle a juste poussé toujours plus loin les frontières de son univers visuel, stimulant son originalité, le gorgeant d’images mais sans jamais perdre de sa fougue expressive sur la toile, ni sur le papier. Un artiste total, complet. Paris et la Fondation Cartier en 2007, puis Philadelphie et l’ Academy of Fine Arts en 2014 ont été les premiers à le célébrer, Lynch en a fait un moteur comme une évidence. Et s’il en fallait une preuve, à l’heure de l’interview par visioconférence, les phrases s’enchaînent, calées depuis longtemps!

Le septuagénaire aime s’étendre sur les bienfaits de la méditation transcendantale et ne se lasse pas de répéter que son inspiration ne vient pas de ses rêves nocturnes mais qu’il a fait allégeance au règne de l’idée. Et… les images tournent! En boucle. «Une idée en entraîne une autre, exactement comme à la pêche. Il faut de la patience, ne pas croire que le premier poisson est tout de suite le bon. Ces idées, comme les poissons d’un océan, appartiennent à tout le monde. Alors lorsque vous en tenez une bonne, vous pouvez être fiers.»

Graveur, Lynch extrait les siennes de l’informe et défie le temps arrêté. Elles refluent, fluides. Crépusculaires ou incandescentes, elles captent l’esprit, elles l’asphyxient. Qu’une poupée hante les souvenirs d’une figure, qu’une femme se rie du magma qui l’entoure, que des bras se tendent exagérément pour trouver – ou pas – leur proie, le noir broie les émotions. Puis il les plaque. Terribles! Stridentes. Mais entraîner l’artiste sur le terrain de cette beauté violente qui trame ses œuvres papier, lui demander s’il est de ces obsessionnels, de ces dessinateurs sériels ou s’il se voit plutôt comme le narrateur d’une histoire sans fin, c’est sortir des rails. Les réponses se font alors, plus succinctes. «On peut voir de la beauté dans toute sorte de choses, tous les jours! Moi je suis un traducteur d’idées, peu importe le médium. Arts visuels, cinéma, musique, chacun d’eux est infiniment profond, chacun me parle. Et lorsque le dialogue se noue, les idées viennent et s’enchaînent jusqu’au grand frisson de la création.»

Ce flirt entre l’étrange et le familier, les effets de rideau, de transparence, de luminosité, les scènes, les boîtes: tous les repères lynchiens se bousculent mais l’omniprésence du mouvement frappe. De l’image en mouvement. Et si à la Fondation Fellini, à Sion, l’Américain signe un hommage mimétique avec l’œuvre du maestro, à Morges, seule son esthétique personnelle parle. Du noir. Des abysses. Des êtres. Elle pulvérise comme elle révèle, elle repousse comme elle étreint, laissant toujours dans cet entre-deux où l’humour ose sinuer… très libre!

Pris par «Twin Peaks»

Un vrai coup de cœur pour Yvan Schwab, directeur de l’institution morgienne. «Il date de 2010, au Festival Images Vevey qui l’exposait. À l’époque, j’étais déjà en train de chercher un élément fort à mettre à l’affiche du 100e anniversaire du Musée Forel, alors j’ai tenté ma chance. L’accord est tombé rapidement, mais David Lynch pris par le tournage de «Twin Peaks», il a juste fallu du temps pour que les choses se fassent.»

Une fois les caisses livrées, le directeur y a même découvert quelques ajouts surprises. Des petites choses. Manifestes intimes. Cartons d’exposition ou extraits de vie comme le faire-part de mariage de l’artiste avec l’actrice Emily Stofle. Un éclectisme assumé dans une salle, les autres pièces cristallisant les énergies contraires d’un thème, puis d’un autre, atomisant toute chronologie. Pour autant qu’il y en ait une! Les corps crépitent d’amour, peut-être de désamour. Des armes pointent, les villes crachent leur feu et l’histoire va et vient tel un seul souffle composite. Alors… David Lynch la dessine encore et encore. «Je suis dans une dynamique d’action, réaction, sentant que là quelque part, il y a quelque chose à saisir que je n’ai pas encore. Donc je reste en éveil.» (24 heures)

Créé: 06.09.2018, 09h28

Quand le maître des songes rêve en 24 images par seconde

David Lynch enfant se serait préféré orphelin, «par pure convenance et non pour cause de parents indignes», précisait-il. Près de 20 ans après cette confidence, ses films semblent eux aussi toujours orphelins, morceaux de rêves aux énigmes pantelantes, aux créatures esseulées, que le visionnaire de Missoula démantibule de la réalité. «La seule manière d’espérer entrevoir une logique dans la vie, dans ce plein intuitif, c’est d’avancer de pair avec l’émotion et l’intellect.» Et de s’amuser à «décrire» l’indescriptible processus créatif. «Au mieux, je me vois comme un pêcheur qui pose ses lignes dans un bocal afin d’attraper des idées.» De «Eraserhead» (1977) et sa turbine fantasmagorique, ici présentée en copie restaurée, aux lapins sautant de salons en buissons dans «Inland Empire» (2006), la Cinémathèque prouve cet éclectisme. Qui se confirme avec des courts-métrages rares dès les années 1960, où il hybride genres et techniques, comme «The Alphabet». Le documentaire «The Art Life» (2016) qui capte Lynch dans son atelier de peintre, le révèle en discussion très sérieuse avec sa fillette de 4 ans, plus éclairant que toute analyse cinéphilique. Aussi lumineux et pointu, l’inédit «Twin Peaks: The Missing Pieces» regroupe des scènes coupées au montage. Que les aficionados se rassurent, Laura Palmer n’en perd pas son mystère. Une folie que David Lynch en plus de cinquante ans de création n’a jamais réussi ni voulu escamoter, s’échappant du divan des psys par peur d’y perdre sa créativité. Comme si le couvercle de la boîte de Pandore ne devait jamais s’ouvrir. Pas plus que son dernier bouton de chemise.
C.LE

Sion

Exposition inédite à la Fondation Fellini, David Lynch y a laissé parler son admiration pour le maestro rencontré deux fois. «La première, j’ai passé une journée avec lui à Cinecittà alors qu’il tournait «Intervista». La seconde, j’étais à Rome pour réaliser une publicité pour Barilla, lui était à l’hôpital. J’ai demandé si je pouvais le voir, on a parlé une demi-heure, je lui ai tenu la main. Mais il était très triste.» Fellini est tombé dans le coma peu de temps après.

Morges

Pour ses 100 ans, le Musée Forel a choisi 100 œuvres sur papier de David Lynch, lithographies et gravures sur zinc. L’exposition les déroule par thèmes. «La lithographie, dit-il, est un procédé qui vous donne le temps de penser sur la pierre. Une fois le dessin réalisé, l’image va passer par différentes étapes avant l’impression. Il y a cette impatience de découvrir la chose finie.»

Morges, Musée Forel

Sion, Fondation Fellini
Du 7 sept. au 16 déc.
www.museeforel.ch
www.fondation-fellini.ch

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