«Démarrer avec une exposition prestigieuse aurait été casse-gueule»

Beaux-ArtsFier d’avoir attiré 86'000 visiteurs lors de l’exposition inaugurale gratuite, le MCBA étonne en fermant un mois.

Pour Bernard Fibicher, directeur du MCBA, il faut un exercice complet avant d’avoir une idée réaliste de la fréquentation du musée.

Pour Bernard Fibicher, directeur du MCBA, il faut un exercice complet avant d’avoir une idée réaliste de la fréquentation du musée. Image: ODILE MEYLAN

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À peine ouvert – le MCBA a vécu ses cent premiers jours le nez dans ses collections et au rythme des 86'000 visiteurs qui s’y sont pressés – et le voilà déjà fermé! En montage de «À fleur de peau. Vienne 1900, de Klimt à Schiele et Kokoschka» jusqu’au vernissage, le 14 février, de cette première grande exposition temporaire. La latitude est rare dans le milieu des musées, mais dans son nouveau bureau aussi blanc que l’enveloppe architecturale du bâtiment est minérale, son directeur, Bernard Fibicher, se défend d’être assis sur un oreiller de paresse.

«C’est effectivement dommage de fermer, tellement c’était bien parti, mais c’était aussi inévitable: des travaux doivent être réalisés, notamment pour combler les fissures sur le revêtement de sol au 1er étage ou pour changer les grilles d’aération. On ne peut pas les faire sur le seul jour de fermeture, des matériaux ont travaillé, d’autres doivent être remplacés, comme les encadrements de portes, blancs et déjà salis: on va mettre du bois.»

Côté finances, «ces travaux n’engendreront pas de surcoût, assure le conseiller d’État Pascal Broulis. Une réserve de négociation existe et la facture totale n’est pas encore payée.» Côté logistique, si l’option d’une fermeture progressive d’«Atlas, cartographie du don» a été évoquée, elle s’est révélée périlleuse, la majorité des pièces devant descendre dans les réserves par le grand monte-charge à l’est du bâtiment. «Nous montons la scénographie de «Vienne 1900» en parallèle, il restera deux semaines pour installer les œuvres. Cette situation, que Bâle a également vécue durant environ six semaines en 2016 après le démontage de l'exposition inaugurale dans sa nouvelle aile, est unique. Il n’y aura pas d’autre occurrence», promet Bernard Fibicher. Le directeur prendra encore deux mois avant d’ouvrir, le 13 mars, l’exposition permanente des collections du MCBA.

Ces cent premiers jours derrière vous, est-ce un soulagement, la fin d’un test grandeur nature ou juste une première étape?
Si nous avons fait le choix de monter «Atlas», il s’agissait, d’une part, de montrer ce que le musée avait reçu et, d’autre part, de tester le bâtiment en affinant les réglages, lesquels n’étaient que conjectures jusqu’ici. Démarrer avec une proposition prestigieuse aurait été casse-gueule! Ce qui ne signifie pas qu’«Atlas» n’était pas un pari. Le public allait-il adhérer à ce mélange des genres, des époques et des médiums? Un pari à tenir sur le plan technologique également, notamment concernant l’éclairage. Et avec un dessin qu’il faut protéger de la lumière voisin d’un tableau qui nécessite 200lux, nous pouvons dire que nous avons un outil très performant!

Le bâtiment désormais vivant, les critiques sur son architecture se sont-elles tues?
La presse spécialisée l’a salué, notamment la publication américaine «Architectural Record» (ndlr: active depuis 1891) qui, en décembre, nous a classés dans le top 10 des projets 2019 avec le Beijing Daxing International Airport, la Bibliothèque centrale d’Helsinki ou le Musée national du Qatar. Ce qui n’empêche d’autres avis! Le dimanche de la fermeture, un monsieur m’a interpellé, impatient de voir de la couleur sur les façades. Mais pendant l’exposition il y a aussi eu ce couple qui, une fois entré, est aussitôt ressorti. Le mari affirmant à son épouse: «Tu vois, je te l’avais bien dit que c’était moche.» En revanche, j’ai le sentiment que le fait de pénétrer à l’intérieur, de profiter de la luminosité comme des nombreux points de vue sur la ville, a fait tomber cette impression de grande masse close et les réserves qui allaient avec.

Gratuite elle aussi, l’expo Ai Weiwei à Rumine avait attiré 106'000 visiteurs sur quatre mois. «Atlas» en dénombre 86000 sur trois mois, soit deux fois plus que la fréquentation annuelle moyenne de l’ancien MCBA (à Genève, après extension, le MEG est passé de 30'000 à 195'000 pour ses quatorze premiers mois). Quelle part attribuer à la gratuité ou à la curiosité pour la nouveauté?
La gratuité peut effectivement être l’une des clés du succès, même si de nombreuses personnes ne découvraient la bonne nouvelle qu’une fois sur place. Pour le reste, les statistiques sont en cours d’étude, mais nous avons entendu beaucoup de langues différentes, dont le suisse allemand! À voir encore dans quel pourcentage. Nous avons aussi revu des Lausannois qui ne venaient plus à Rumine et du jamais-vu comme des personnes à mobilité réduite ou des mal-voyants qui avaient le droit de toucher l’arbre de Penone avec des gants. Avec un pic, un dimanche, à 2000 visiteurs, nous avons vraiment touché un public très mélangé, si l’on compte encore le succès des Passeuses et Passeurs de culture, formés pour inciter leur entourage à venir au musée, l’excellente collaboration avec l’Office du tourisme, qui nous a envoyé une septantaine de journalistes étrangers, et le travail proactif auprès des classes primaires vaudoises, qui a payé.

Ce succès d’estime a-t-il fait retomber la pression ou, au contraire, s’est-elle accrue?
Elle est là, mais sous la forme d’une volonté de faire toujours mieux. Et comme je l’ai dit aux équipes: on ne doit pas se leurrer, ce n’est pas maintenant ni après notre première affiche temporaire, avec laquelle nous allons battre des records, que nous aurons les vrais retours chiffrés. Il faudra attendre une année pour tirer un bilan. Nous ne sommes ni Beyeler ni Gianadda, on ne peut pas se permettre d’aligner que des noms prestigieux, nous avons aussi une mission cantonale!

Comment faire pour que ces mêmes publics reviennent une fois l’entrée devenue payante?
La gratuité restera pour la salle projet, l’espace focus et les collections permanentes qui seront exposées chronologiquement en partant du XVIIIe siècle, avec pas mal de mouvement dans les accrochages de nos grands fonds (Vallotton, Soutter, Gleyre, Ducros). Et nous y inviterons ponctuellement des œuvres de collections particulières afin de développer de nouveaux liens, comme nous proposerons de nombreux événements en association avec nos collections. L’exercice des collections permanentes n’est pas facile, on le vérifie même à Bâle ou à Zurich, où ces salles n’ont de loin pas la même fréquentation que celles des expos temporaires. Après… il est difficile de tirer des conclusions à la fin d’une première exposition, même si l’on a vu l’émergence d’attitudes qui n’existaient pas et ne pouvaient pas exister à Rumine: des gens nous abordent dans les salles, posent des questions, des étudiants et des éditeurs viennent au café, devenu un point de rencontre, ou encore les artistes vaudois, venus en nombre, même ceux qui n’étaient pas exposés. Ils se sont appropriés ce musée et en sont fiers. Un sentiment magnifique que nous n’avons pas connu précédemment.

On pourrait donc parler d’une réconciliation avec les artistes vaudois, qui n’avaient que très peu de place à l’affiche de Rumine?
Oui, ici, c’est leur musée, et ceux qui m’ont appelés, frustrés de ne pas être dans «Atlas», montrent bien qu’il y a une attente. Pour la combler, nous travaillons sur différentes pistes, en plus des expositions monographiques. Soit la commande d’une œuvre pour le restaurant Le Nabi, le vernissage de monographies dans notre librairie, sans oublier «Jardin d’hiver», rendez-vous de la scène artistique vaudoise contemporaine qui succède à Accrochages Vaud.

En attendant, le 14 février c’est «À fleur de peau. Vienne 1900, de Klimt à Schiele et Kokoschka». Des signatures qui aimantent les foules, mais est-ce vraiment votre premier choix? On avait entendu parler de Picasso pendant que certains postulaient la difficulté de se faire prêter des pièces prestigieuses dans un musée qui n’a pas encore fait ses preuves...
Si le nom de Picasso a circulé, nous n'avons jamais considéré une telle exposition comme une option pour ces premières années d’exploitation! Et nous n’avons pas davantage rencontré de problèmes face aux prêteurs. Jusqu’ici, il n’y a qu’un musée qui nous a demandé des relevés climatiques pour finaliser le contrat de prêt. Nous travaillons sur «Vienne 1900» depuis environ cinq ans, portés, il est vrai, par une certaine attente politique. On nous rappelait que c’est un outil à 84 millions de francs qui allait ouvrir et que c’était à nous de démontrer son utilité, en faisant preuve d’audace. La pression est d’autant plus forte qu’en 2018 on a beaucoup vu Klimt et Schiele pour le centenaire de leur mort, il fallait donc faire quelque chose de différent, ce qui sera le cas. Notre projet suscite beaucoup de curiosité du côté de Vienne, alors qu’au départ nos collègues étaient plutôt sceptiques.

Créé: 20.01.2020, 07h57

Chantier

Le Mudac et l’Élysée attendront 2022 avant de «sourire»

Le MCBA restera le seul musée sur le site de Plateforme 10 un peu plus longtemps que prévu! Si la première pierre du deuxième bâtiment a été posée le 5 octobre 2018, l’ouverture du Mudac et de l’Élysée n’interviendra qu’en juin 2022, alors qu’elle était initialement prévue entre octobre et novembre 2021. Mais, si les conférences de presse se sont souvent succédé sur le chantier de Plateforme 10, cette nouvelle n’a fait que bruisser. Chantal Prod’Hom, directrice du Mudac et présidente du conseil de direction de Plateforme 10, confirme ces quelque huit mois de délais supplémentaire et assure: «Ça ne fait pas un très grand retard. Nous savions ce chantier plus difficile que celui du MCBA de par sa situation sur la parcelle et de par sa complexité architecturale. Dès lors, nous savions aussi que le calendrier donné restait hypothétique.»

Fait de deux volumes dialoguant de part et d’autre d’une faille centrale – le fameux sourire –, le bâtiment des frères portugais Manuel et Francisco Aires Mateus a nécessité quelques calculs supplémentaires. «Comme il y a tout un travail sur la portance, une prouesse architecturale, il a fallu recalculer la densité des points de contact entre les deux volumes. Ce n’est pas que ce travail n’avait pas été fait à la base, défend Pascal Broulis, mais entre une idée architecturale et sa traduction, on sait bien qu’il y a des ajustements à faire. Ce qui fait que le suivi de ce point a été incessant, que le chantier n’a pas dû être arrêté et qu’il n’y aura pas de surcoût.»

Le conseiller d’État ajoute encore que le maître d’œuvre aurait pu faire le forcing et viser une ouverture début 2022. «Mais six mois pour qu’une construction se stabilise, ce n’est pas assez. L’expérience du MCBA nous l’a rappelé avec les corrections qui doivent être faites!» C’est donc entre fin octobre et début novembre 2021 que les clés du bâtiment quitteront le trousseau du Département de l’intérieur pour rejoindre celui de la culture, un transfert profilant l’exposition inaugurale de juin 2022: celle du nouveau quartier culturel! «Ce sera alors l’ouverture de Plateforme 10, et les trois musées œuvrent ensemble sur un projet commun», glisse Chantal Prod’Hom. Dans un avenir plus proche, le quartier vernira ses arcades (13 mars), la voie de mobilité douce (entre mai et juin) et lancera le concours pour le bâtiment du poste directeur à l’entrée du site. «C’est un gros projet, avance Pascal Broulis. On parle de 40 à 50 millions.»

Infos pratiques

Lausanne, MCBA
Du 14 février au 24 mai,
billetterie ouverte.
mcba.ch

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