En marche avec Zaric

RétrospectiveL’Espace Arlaud, à Lausanne, vibre des énergies du sculpteur décédé en 2017. Son peuple, mi-homme, mi-animal, y déambule. Ardent!

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Il y a ces dessins qui courent les pages de ses carnets. Cette voix veloutée par la tendresse. Il y a aussi ces moules de plâtre, ces êtres de ciment, condensés de mémoire et de connaissance, ou encore ce désordre poétique croisant l’antique et le moderne, les résurgences enfantines et les sculptures de la maturité. Mais il y a surtout cette énergie suprême. Tout revient. Afflue! Comme si toute l’intensité de l’atelier de Zaric, son «sanctuaire» aménagé dans une ancienne étable à vaches lausannoise, avait passé la porte de l’Espace Arlaud sur la Riponne. «Avec Michel ( ndlr: Thévoz, l’autre commissaire ), on a beaucoup réfléchi, on s’est beaucoup baladés dans le jardin, dans l’atelier pour construire ce parcours, abonde Nicolas Raboud. Et on voulait débuter par «Amor», c’était une évidence.»

Le sculpteur s’en est allé l’année dernière, à seulement 56 ans, mais ses proches, ses amis comme ses créatures, personne ne le laisse s’effacer. À commencer par «Amor», ce géant, prêt à étreindre les émotions. Prêt, aussi, à les partager. Derrière lui, la ville. Les commissaires ont choisi, dans les premières salles, de la faire entrer par les fenêtres avec ses bruits et ses lumières et de la laisser interagir avec l’exposition d’un artiste qui lui a beaucoup donné. Semant sa poésie de l’«Homloup», rêveur pas toujours solitaire du campus de l’UNIL, à la «Femrenarde» assise au croisement des destins du Rôtillon. Du parc de Mon-Repos à la façade du Gymnase de Chamblandes, ou à la discrétion de la place des Terreaux. Curieux de cette minéralité en même temps qu’aspiré par la montagne – «son endomorphine» –, Nikola, le gamin qui «crapahutait» derrière son grand-père sur les hauteurs de Martigny, celui qui plus tard y emportait son carnet de croquis, disait chercher la première impression. Un bain de feuilles mortes en forêt. La poésie d’un éboulis.

Sculpteur, Zaric a su ressusciter cette émotion première dans une œuvre infusant l’esprit originel. La nature l’habite, elle y respire. L’artiste aussi, avec ses repères. Mais dans une rare générosité, chaman, il a également poussé son peuple de contemplateurs à renaître, surfilé de nos propres projections. Un bestiaire d’«Ânehom», d’«Homcerf», de «Fembiche», de «Boudhasanglier» et de «Prête regard».

L’argile plutôt que la pierre

Si légitime en pleine nature comme dans les espaces de vie urbaine, cette société hybride allait-elle se laisser domestiquer par la rigueur muséale? Cette farandole d’espèces inconnues pourtant si familières allait-elle pouvoir danser en captivité à Arlaud comme dans l’exposition parallèle à la Galerie Univers? Michel Thévoz parle d’une rétrospective. Les pièces de la fin des années 80, des gisants, celles des années 90, plus voluptueuses, croisent le regard des dernières œuvres. Relectures sculptées de monuments de l’histoire de l’art (Balthus, Caspar David Friedrich), impressions modelées de «La flûte enchantée» célébrée par le Béjart Ballet. Ou, encore dans une atmosphère pétrifiée par le mystère, «Échelles», portées par deux créatures du silence. Et… cet homme qui marche, hommage à Giacometti autant que déclaration d’amour à la sculpture, ses racines, son histoire, ses possibles. Mais ce fil chronologique étant plus idéologique qu’autoritaire, l’idée de la promenade dans un monde au croisement d’une promesse d’éternité et d’une pointe d’humour tendre convient également aux commissaires. «Suivant les angles, les éclairages, les dispositions, exemplifie Michel Thévoz, on a pu voir les multiples versions d’une seule pièce, c’est une œuvre tellement ouverte. L’hybridité allant dans les deux sens. Ses sculptures scellent-elles la réconciliation entre l’homme et l’animal? Ou faut-il considérer cette fracture comme l’illustration d’une impossible conciliation? Est-ce la bête qui prend l’homme ou l’inverse?»

Porté par cette énergie de la transfiguration, Zaric préférait modeler l’argile plutôt que tailler la pierre, et, dans cette même sagesse de l’abandon, il avait choisi de caresser la matière, pas de la diriger, ni de la dominer. L’existence faite de sutures, d’ajouts, d’accidents – la sienne, d’«enfant heureux de poser ses valises plus de deux ans quelque part», puis de père en deuil, n’en manquait pas –, il n’a donc pas lutté contre les accrocs de la création. Avec au bout de ses doigts, toujours, la sincérité de l’homme et l’intégrité de l’artiste! Les empreintes, scarifications ou écritures intimes, sont volontaires ou accidentelles, les lignes de découpe du moule de plâtre viennent dire l’épaisseur de la vie, comme les différents rythmes battant à l’intérieur de chacun. Mais tous, sublimés par l’énergie poétique de Zaric, tirent vers l’avant. (24 heures)

Créé: 13.09.2018, 18h38

En dates

1961 Naît à Martigny, le 18 août. Son père est Serbe, sa mère Valaisanne.

1974 Rentre en Suisse après avoir vécu en Yougoslavie puis aux Pays-Bas.

1985 Termine ses études d’ingénieur forestier à l’EPFZ.

1986 Entre à l’École supérieure des arts visuels à Genève et fait ses premières expositions.

2005 Crée «Château Lapin» pour la Triennale de sculptures Bex & Arts.

2012 Reçoit le Prix culturel vaudois des Beaux-Arts. Expose au Jardin alpin Flore-Alpe de Champex.

2013 Dépose son «Homloup» devant la Bibliothèque de l’UNIL pour la Triennale. Il y attend toujours les visiteurs.

2014 Installe «Ânehom» et une «Femélièvre» à 3200 mètres dans les environs de la cabane du Trient.

2017 Décède d’un cancer le 22 août.

2019 Sortie en juin de la monographie «Zaric, corps à corps» (Éd. Actes Sud).

Infos

Lausanne, Espace Arlaud

Jusqu’au 11 nov, me au ve (12 h à 18 h), sa-di (11 h à 17 h)

Lausanne, Galerie Univers

Jusqu’au 11 nov, du lu au sa (divers horaires)

www.zaric.ch

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