Inarrêtable, Alice Pauli se laisse cerner par l’écrit et l’image

PublicationAlors que le public découvre les dons de la mécène au MCBA, une monographie et un film racontent la galeriste et collectionneuse.

Alice Pauli chez Pierre Soulages à Sète en juillet 2018.

Alice Pauli chez Pierre Soulages à Sète en juillet 2018. Image: EDITIONS GENOUD

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Le lien est fait d’emblée, sensible et subtil! L’ouvrage «Alice Pauli, une galerie 1962-2020» s’ouvre sur une très belle photo de «Luce e ombra» alors que la majestueuse sculpture de Giuseppe Penone était encore dans le jardin de la Lausannoise. La galeriste et collectionneuse l’avait choisie avec l’artiste italien dans l’idée de l’offrir un jour au Musée cantonal des beaux-arts où ses 14,5 mètres se déploient désormais. Mais s’il a fait naître cette riche monographie éditée par Genoud, ce lien entre un mécène et l’institution découle d’un solide historique. De cette trajectoire hors du commun commencée dans le monde de l’horlogerie. De ce regard pointu internationalement reconnu. Mais surtout de cet engagement passionnel pour l’art, les artistes et pour Lausanne porté par une énergie d’une rare intensité et longévité.

Alice Pauli – elle le confiait encore en juin dans ces colonnes avant de partir pour son 47e Art Basel – n’aime pas insister sur son âge. «Est-ce que c’est nécessaire? Si je le disais, on penserait sûrement que je ne peux plus travailler à cet âge-là.» Talonnant de peu l’un de ses artistes, le centenaire Pierre Soulages, l’infatigable n’est pas davantage fan des confidences. Persuasive autant que passeuse ingénieuse, elle a l’art de toujours réorienter la conversation sur les artistes, mais même à ce stade, il est difficile de lui arracher un commentaire personnel sur une œuvre. Si l’artiste est là, c’est lui qui parle! Sinon, en collectionneuse ressourcée par le dialogue intime avec l’œuvre, la galeriste aux plus de 400 expositions laisse aux autres le temps du jugement subjectif.

Rôles inversés

Au fil des 264 pages d’une monographie généreusement illustrée pour donner la pleine mesure d’une collection qui cumule les personnalités artistiques fortes, l’exercice s’avère autre. «Dame Alice» – comme l’écrit Françoise Jaunin – n’a plus le choix. Les questions de la critique d’art cueillent la jeune Jurassienne dans sa première vie et l’accompagnent jusque dans ses projets à venir. Et les mots dessinent une femme de son temps qui a suivi celui qui passe en curieuse invétérée, tout en restant attachée à ses valeurs. Alors la nouvelle démesure du marché de l’art? La question «l’embarrasse». «C’est vraiment un autre monde et un fonctionnement qui n’a plus rien à voir avec celui des galeries classiques.»

«Ce sont les bons artistes qui font les bonnes galeries»

Entre tous ces mots – les siens et ceux du critique d’art Laurent Wolf parti à sa rencontre – percent aussi ses profondes déchirures. La perte de son mari Pierre Pauli à 54 ans et de son fils, Olivier, à même pas 40 ans. Initiée à deux, propulsée par une dynamique commune transcendée dans la création d’événements inédits comme les Biennales de tapisserie (1962-1995), les Galeries-Pilotes (1963-1970), l’aventure de l’art devait se poursuivre à trois. La première galerie ouvre en 1962 à l’avenue de Rumine, la seconde en 1990 au Flon avec Pierre Soulages convaincu par Olivier Pauli. Restera une flamme ardente et une conviction commune. «Ce sont les bons artistes qui font les bonnes galeries.» Ils font aussi les bons livres! En acceptant de poser noir sur blanc leur admiration pour leur «grande dame», les Penone, Poirier, Verdier, Cognée, Nunzio, Guiran, Lapie inversent les rôles en exposant leur «fierté» et leur «reconnaissance».


Lausanne, MCBA
Sa 30 nov. (10 h 30), table ronde avec les auteurs
Inscriptions: florence.dizdari@vd.ch

Créé: 14.11.2019, 09h56

Un regard d'avance en 3D

Au premier rang, mardi, devant une salle du MCBA bondée, Alice Pauli a découvert le film retraçant le vaste univers qui est aussi sa vie. Commandité par Eric Freymond, homme d’affaires et collectionneur genevois, réalisé en 3D par le Lausannois Philippe Nicolet, le documentaire a retenu tous les souffles. Et plus encore lorsque la caméra s’arrête face à Pierre Soulages pour un témoignage rare. «J’ai toujours admiré le courage et l’intelligence d’Alice. C’est un regard sur la peinture, hors des valeurs vénales. Ses expositions ont attiré de vrais collectionneurs.» Très présent dans la collection d’Alice Pauli, le maître de l’outrenoir avait accepté d’inaugurer son espace du Flon. «Il fallait quelqu’un comme elle pour lancer culturellement ce quartier», rappelle-t-il. L’écho vient de la galeriste elle-même: «Tout Paris était là au vernissage.»

Laissant les théories hors-champ, le documentaire avance à vitesse humaine avec ce malicieux chassé-croisé entre Giuseppe Penone et sa galeriste contant leur premier rendez-vous. L’insistance de l’une. La capitulation de l’autre. Sommé par le réalisateur Claude Berri suite à une promesse faite d’amener le sculpteur italien en échange d’un Louis Soutter qu’Alice Pauli ne souhaitait pas vendre! Les témoignages s’additionnent, les mots sont forts, touchants quand le sculpteur Jaume Plensa parle de sa galeriste comme d’une «deuxième mère» et le temps passe… trop vite. L’avenir? «Le film appartient à Alice Pauli, répond Eric Freymond. C’est à elle d’en décider.»

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