Klee respire avec le XXe siècle

ExpositionAbstrait à Riehen, passeur à Berne, l’insaisissable l’est un peu moins grâce à deux expositions aussi inédites que significatives.

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Les quatre lettres de son nom claquant l’ailleurs font hésiter: finalement Klee – né à Berne en 1879 d’un père allemand et mort à Locarno en 1940 – est-il… Suisse ou Allemand? Son petit-fils Alexander, orphelin de cet aïeul qu’il n’a pas connu, soigne la nuance: «Il était citoyen allemand, mais sa patrie, c’était la Suisse, et il le prouvait en forçant sur l’accent bernois lorsqu’il parlait allemand. Seul écueil, le territoire! Je crois que mon grand-père le trouvait un peu exigu pour un peintre comme lui, disons que le pays était alors un peu provincial et loin des phares culturels.» Changement de temps, de perception, de dimensions critiques, aujourd’hui, l’univers de Paul Klee s’offre deux capitales en Suisse – Riehen et Berne – et à travers ces deux expositions inédites, tout le poids de ses influences diffuses et multiples.

Un peu comme à la maison à Riehen – fasciné, Beyeler l’avait compris, collectionné et soutenu par la vente de 570 pièces dans sa galerie –, il joue de la porosité des frontières entre les formes qui disent et les signes qui évoquent; l’ouverture à l’abstraction est significative sauf qu’étonnamment, la postérité ne lui avait pas encore reconnu cette prescience. Doué de cet art à la fois fondé sur la connaissance et purgé de tout intellect, fort de ses langages guidant les contraires vers un nouvel équilibre, Klee était exposé avec les surréalistes ou proche des expressionnistes, mais sa capacité à s’extraire, à faire de l’abstraction une dimension nouvelle n’avait jamais été isolée pour consolider le propos d’une exposition.

10 000 pièces recensées

Un oubli? Une erreur? L’effet, plutôt, d’un créateur pluriel. Klee avait la pratique prolifique, avec près de 10 000 pièces recensées, les chiffres en attestent. Son épouse, Lily, le disait d’une autre manière, témoignant des œuvres qui tombaient du chevalet les unes après les autres… Mais là où le lettré perd son monde, c’est dans l’infinitude des champs sillonnés. De la symbolique à l’innocence originelle, de la calligraphie à la musique, de la nature à l’architecture. Ou encore de l’archaïsme au mysticisme, de la ligne à la couleur. Son œuvre s’appuie sur ces savoirs, parfois elle les confond, «elle n’est pas là – disait-il – pour représenter ce qui est visible, elle rend visible». Klee est l’un des premiers à occulter la figure humaine pour ne conserver que la trace de sa disparition vers d’autres univers. Moins lisibles. Mais plus spontanés et plus libres! «Plus le monde devient effrayant (tel qu’il l’est aujourd’hui), affirmait-il encore en 1915, plus l’art devient abstrait, alors qu’un monde heureux fait s’épanouir un art réaliste.»

Cette porte ouverte, en même temps que la deuxième guerre menace et redistribue les cartes du marché de l’art, une nouvelle génération l’a poussée. Des Américains. Pollock, Tobey, Tomlin… dix d’entre eux sont accrochés à Berne, chez Paul Klee. Tous ont reconnu le «maître» convoité et apprécié aux Etats-Unis dans les années 30 et 40. Tous proches de l’expressionnisme abstrait, ils célèbrent cet électron libre de l’art qui a tracé une route aussi composite que singulière entre le cubisme, le surréalisme et le constructivisme. Et tous marquent une fascination pour une méthode de travail, intuitive et libératrice, où la ligne va y gagner une autonomie totale. Gene Davis (1920-1985) dira ne rien faire «d’autre que des Klee gonflés en grands formats», Norman Lewis (1909-1979) assimile le foisonnement de traits comme un possible pour refléter l’inconscient. Et pendant qu’Adolph Gottlieb (1903-1974) associe les références pour brouiller les interprétations et en susciter d’autres, Theodoros Stamos (1922-1997) déclarait: «Klee, dans sa simplicité était en réalité très complexe, et il m’intéressait plus que tout le reste.»

La synthèse dit tout d’une œuvre qui se faufile entre les regards – parfois pénalisée – et qui les croise. La Fondation Beyeler la réveille, abstraite, le Zentrum Paul Klee l’établit, prophétique, pesant jusque sur le lettrisme des grapheurs du XXIe siècle! Et si ces deux expositions ne font pas la paire – elles ne sont pas présentées comme ça –, elles s’emboîtent pourtant parfaitement dans le puzzle Klee faisant un pas de plus dans la compréhension et la perception d’un artiste conscient d’être «guère saisissable ici-bas». (24 heures)

Créé: 08.10.2017, 11h15

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10 Americans, after Paul Klee
Jusqu’au 7 janv 2018, ma-di (10 h-17 h)
www.zpk.org

Dans une autre dimension

Des portraits tirés sur la hauteur, il nous observe. Des toiles, aquarelles, dessins, on le regarde. La magie opère, les immenses salles de la Fondation Beyeler baignent dans l’intime comme rarement. Il fallait la toute-puissance d’un funambule du petit format pour y parvenir! Il fallait Paul Klee dans toute son envergure d’observateur capable de s’extraire des réalités du monde par l’abstraction, tout en se lovant dans ce même monde dont il conserve quelques formes. Abstrait, le peintre ne l’est pas en absolutiste et, de la première à la dernière des toiles – dont une cinquantaine jamais exposée –, c’est le cheminement d’un infatigable chercheur que trace cet accrochage. Prolifique, Klee assimile les mondes, se met à l’abri des horreurs de la guerre dans un foisonnement architectural ou végétal, il voyage au propre comme au figuré dans de nouveaux chromatismes, il travaille ses compositions comme les pièces d’un tout illimité, il évolue sous nos yeux, multipliant les regards et les bonheurs d’un face-à-face.


Paul Klee, la dimension abstraite
Jusqu’au 21 jan 2018, tlj (10 h-18 h)
www.fondationbeyeler.ch

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