La lumière de Marcel Imsand est éternelle

HommageLe photographe gruérien établi à Lausanne s’est éteint à l’âge de 88 ans. Il laisse des milliers de photos sur la vie en Suisse romande, et des livres qui sont des chefs-d’œuvre.

Marcel Imsand en 2010, dans son atelier lausannois, au milieu des stars et des anonymes qu’il figea sur sa pellicule

Marcel Imsand en 2010, dans son atelier lausannois, au milieu des stars et des anonymes qu’il figea sur sa pellicule Image: Florian Cella

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C’était il y a quarante ans tout juste. Pendant la Fête des Vignerons de 1977, Marcel Imsand avait exposé dans une galerie lausannoise les portraits magnifiques, en noir et blanc bien sûr – mais dans son noir et blanc, il y avait toujours une autre tonalité, celle du talent profond – des hommes primés par la Confrérie. Je ne le connaissais pas, j’étais tout jeune journaliste et j’étais allé le rencontrer pour qu’il me parle de la photographie, de son travail, de lui, de la vie. Attentif, généreux de ses réflexions, il avait consacré plus d’une heure à commenter ses images, à converser avec moi, et j’avais rédigé un article pour le journal l’Est Vaudois, à Montreux. C’était en juillet. Puis les semaines avaient passé.

En décembre, je reçus chez moi une grande enveloppe. Entre deux cartons protecteurs, je découvris un tirage sur papier baryte de Paul et Clémence avec ces mots: «Bon et doux Noël, avec ma fidèle amitié. Merci pour votre article que j’ai beaucoup aimé. Noël 1977. Marcel Imsand.» C’était écrit à la plume, au dos de la photographie. C’était Marcel. Marcel était comme ça. L’attention aux choses, au travail des autres, au métier des autres, à la vie des autres. Rien ne l’obligeait à saluer ainsi le modeste travail d’un jeune inconnu. Il était célèbre, mais il n’oubliait jamais d’où il venait.

L’atelier magique
Un peu plus tard, j’ai découvert son atelier, rue de l’Ale 9 à Lausanne. Cinquante-cinq marches à gravir, heurter à la porte bleue, entendre la voix tranquille de Marcel qui invite à entrer. Là, un monde. Et une explication, très vite venue: «Vous voyez l’immeuble en face de la seule fenêtre de mon atelier, il n’est pas beau mais je l’aime beaucoup, car sa pâleur renvoie chez moi la lumière du jour, qui devient alors idéale pour mes portraits.» La lumière. Marcel la voulait, la désirait, la voyait, la décelait, la traquait, l’apprivoisait partout. Celle de son atelier a sublimé les traits de centaines de personnes, dont Maurice Béjart (voir le portrait ci-dessous), venues s’asseoir sur un bout de chaise, en confiance, en toute sérénité, en face du Leica tout doux de Marcel.

Mais la lumière, Marcel est aussi allé la chercher en des lieux où parfois personne, peut-être, n’aurait imaginé qu’elle existe. Ainsi chez Paul et Clémence, dans leur nid au cœur du canton de Vaud. Marcel, qui parcourait la Suisse romande à petits pas, pour ne rien rater – il ne conduisait pas – avait croisé la silhouette fragile de Paul qui revenait lui aussi à pied du village. Il l’avait suivi, l’homme avait reconnu Marcel Imsand, «le photographe des gens», et l’avait invité à entrer. Marcel était notamment très apprécié alors des habitants des campagnes et des montagnes, puisqu’il publiait chaque semaine une photographie dans Le Sillon Romand (devenu depuis Terre et Nature). Paul et Clémence est un des chefs-d’œuvre de Marcel Imsand, et il faut saluer ici son grand ami Bertil Galland, éditeur de goût et de génie, qui a su mettre Marcel et tant d’autres auteurs en lumière — justement — à travers ses éditions et celles de 24 heures.

Même la nuit
Marcel a même trouvé de la lumière la nuit, quand il vécut dans les pas de Luigi le berger, dehors en hiver, par tous les temps, au clair de lune et sous la neige, pour transformer un troupeau de moutons en poème fascinant (voir ci-dessous sa photo prise en 1990 et intitulée «Luigi le berger, sur la route»). La lumière, encore: dans cette maison qui n’existe plus aujourd’hui, pas loin de l’autoroute, où vivaient deux frères qui impressionnèrent Marcel par «leur dénuement et leur bien-être». Il disait, à propos de ses visites chez eux pendant plusieurs années: «Quand je revenais les voir, que je frappais à la porte de la grande chambre, j’éprouvais toujours une grande émotion, comme si j’entrais dans un théâtre.»

Le théâtre, le Municipal à Lausanne, lui offrit une autre lumière encore, celle de la chanteuse Barbara, dans sa loge. Marcel avait obtenu le droit d’y passer quelques instants pour la photographier pendant qu’elle se préparait. Son Leica se fit plus silencieux encore que d’habitude. Barbara lui demanda de voir ses photographies dès le lendemain à Genève, où elle chantait. Quand elle découvrit son travail, elle écrivit sur une des images: «Devant tant de talent je ne peux que faire silence». Ils devinrent amis. Marcel illustra le programme de Bobino et pour moi, ses photographies de Barbara, cet éclat, ce mystère mis en noir et blanc, sont les plus belles jamais réalisées de l’artiste disparue il y a vingt ans, en novembre comme son ami Marcel.

Refaisons un tour par l’atelier de Marcel Imsand, mécanicien de précision devenu photographe, avec un seul œil valide, rue de l’Ale. Il y conservait un répondeur téléphonique, sur lesquels restaient des messages comme des battements de cœur. Béjart, Jorge Donn le danseur, Barbara. Elle l’appelait chaque premier jour de l’automne. Ce message, qu’il m’a fait entendre et entendre, avant de passer ses musiques préférées: «Ici, c’est la tempête, c’est magnifique, appelle-moi, je viens mardi, comme tu le sais, ou comme tu ne le sais pas. J’aimerais avoir des nouvelles, Marcel, des nouvelles avec quatre L…»

«Devant tant de talent, je ne peux que faire silence»

Il y eut les livres de la Fête des Vignerons, notamment celui de 1977, qu’il réalisa avec son ardeur au travail, son amour de l’authenticité, son savoir-faire. Introuvable aujourd’hui: chacun le garde précieusement. Il y eut les expositions chez un autre grand ami, bienveillant, main sur l’épaule de Marcel en permanence, Léonard Gianadda. Il y eut la vie. La mort tragique de Jean-Pascal, son fils, photographe lui aussi, devenu l’ange-gardien de Marcel et de Mylène depuis une vingtaine d’années. Mylène est décédée le 23 septembre dernier. Marcel ne s’était pas relevé.

Et si, pour saluer la mémoire de ce grand photographe – dont le talent aurait mérité une renommée planétaire – on écoutait une chanson de Barbara, L’île aux mimosas par exemple? En regardant à la fenêtre les lumières en noir et blanc, en gris aussi, proposées par le ciel qui hésite entre automne et hiver. J’ai sorti du cadre la photographie de Paul et Clémence. Sa lumière est éternelle. (24 heures)

Créé: 12.11.2017, 18h19

Réactions

Tatyana Franck
directrice du Musée de l'Elysée à Lausanne



«Son décès est une grande tristesse. C’est une des figures majeures de la scène photographique suisse qui s’en va. Marcel Imsand était un poète, un autodidacte au regard empreint d’humanité. Dans le futur bâtiment du musée, nous pourrons davantage mettre en lumière notre patrimoine de ses archives.»







Jean Ellgass
directeur exécutif du Béjart Ballet Lausanne



«Durant 40 ans de compagnonnage artistique, Marcel Imsand a assisté à tous les spectacles de Maurice Béjart. Mais ce sont surtout les répétitions qu’il photographiait, constituant une fantastique collection de portraits. Maurice lui a livré ses émotions créatrices. En retour, Marcel lui a témoigné son admiration de sa danse passionnée.»




Philippe Pache
photographe







«Mon père m’avait amené voir Marcel pour obtenir ses conseils quand je voulais commencer l’école de photographie à Vevey. Il m’a ensuite fait l’honneur de dire quelques mots lors de ma première expo — j’avais 18 ans. C’est mon maître et c’est mon ami, comme dit la chanson. Et un modèle professionnel, pour son indépendance.»

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