Le XIXe anglais raconte ses histoires à l’Hermitage

ExpositionLa fondation lausannoise feuillette la vie quotidienne victorienne à l’aide d’œuvres jamais montrées en Suisse.

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Il y a ce sentiment d’étrangeté dans cette élégance polie, ces atmosphères éthérées, ces tonalités plus acidulées qu’à l’habitude. Une tunique mauve. Des cheveux rouges. Des verts pâturages, si verts! Mais dans les éclatants méandres de la peinture anglaise du XIXe siècle qu’expose la Fondation de l’Hermitage, il y a aussi cette résonance très actuelle avec un esprit insulaire, soucieux de son autonomie. Et ce qui se passe aujourd’hui avec ce royaume cherchant à larguer les amarres de l’Union européenne, se vérifie au fil de son histoire de l’art. Ainsi de ses peintres de l’époque victorienne (1830-1900) qui nous parlent dans un langage connu, fait de références réalistes, naturalistes, romantiques même, tout en nous offrant un incroyable dépaysement. Les clichés n’y sont pour rien.

Ce n’est pas le thé servi par James Tissot dans «La convalescente», ni les moutons pâturant derrière «Le berger mercenaire» de William Holman Hunt qui rendent cet ailleurs, mais bien des partis pris différents qui transportent au fil d’un parcours thématique. Une surprenante immersion picturale à l’intérieur d’un bus. L’étonnant zoom sur le pont d’un bateau malmené par les vagues. Un autre sur les sujets de Sa Majesté Victoria apprenant sa mort par le journal. Cette même envie d’éclairer la vie quotidienne se propage et se complète d’une toile à l’autre pour raconter la société dans une profusion infinie de détails, et sonder ces paysages physiques, mentaux ou oniriques.

«Ces peintures, on doit les lire. C’est de la littérature visuelle»

Hicks, Sargent, Rossetti, O’Neil, les signatures se distinguent, forcément singulières et parfois opposées dans le style et la manière de le dire, mais au final, toutes donnent la primauté à cette esthétique de l’émotion. À ce désarroi tristement ordinaire d’une jeune femme venant d’apprendre que la mer ne lui rendra pas son mari, comme au trouble plus métaphysique d’une belle perdue dans ses pensées. Il n’y a pas de hiérarchie!

Et peu de tabous picturaux dans cette époque où l’Angleterre conjugue les espoirs d’une prospérité industrielle et la noire misère, laissant cohabiter une certaine langueur élégiaque et l’implacable vérité. Tant qu’il y a de la vie, ses artistes sont sur tous les fronts. Empathiques. Précis. Mais aussi charmeurs. William Hauptman, en magicien de l’accrochage, s’est laissé porter par leur minutie, le rendu photographique d’une corde, le dessin hyperréaliste des cils des chameaux, le soin du détail allant jusqu’à faire briller une alliance à l’annulaire d’un gentilhomme. Il parle même d’une «littérature visuelle». Dickens, les sœurs Brontë, Wilde tiennent la plume, leurs homologues peintres pratiquent ce même art de raconter, d’impliquer l’imaginaire, de le nourrir. Toujours inclusives et à la mesure de l’homme, jamais les scènes ne sont hautaines ou n’expriment une distance, fût-elle intellectuelle, physique ou sociale. Le regard est aux premières loges, spectateur, parfois même… presque acteur.

En renvoyant le reflet d’une société assumant l’ensemble de ses visages, ce miroir reflète encore une autre différence culturelle avec la France qui dans le même temps criait au scandale, déconcertée, par la trivialité de Gustave Courbet, ses «Casseurs de pierre», son «Enterrement à Ornans». Là où cette même France fustigeait également «la peinture du laisser-aller» des impressionnistes, l’Angleterre victorienne n’a fait qu’applaudir, fière de se voir en peinture. Lucide face à sa misère, comme sur ses engagements militaires plus ou moins fastes.

Jusqu’à la surprise finale

«Il y a une école anglaise, c’est une réalité, lance William Hauptman, même si elle n’a pas toujours été reconnue. Et c’est ce que je voulais démontrer.» Poussant plus loin sur les chemins de traverse, le commissaire – à qui on doit plusieurs grands succès à l’Hermitage comme «Peindre l’Amérique», «La Belgique dévoilée», «Impressions du Nord», «El Modernismo» – est une fois encore allé chercher l’inédit. Prenant le risque de faire découvrir cette période en privilégiant des œuvres moins connues, provenant de musées britanniques excentrés et moins courus, donc jamais vues en Suisse. Le parti pris paie, la magie opère, peu importe qui a peint quoi, reste l’envie de profiter, de communier et d’entrer dans ces vies peintes. Il y a des William Turner, bien sûr, mais deux tableaux de Turner qui surprennent. Il y a cet «Aliéniste», portrait autant que lettre d’adieu d’un patient schizophrène à son médecin qui l’a laissé peindre, malgré tout! Il y a cette orgie de farfadets, il y a ce «Yoda» ancêtre criant de ressemblance avec celui de la saga «Star Wars». Jusqu’à la dernière toile, les surprises se renouvellent et s’enchaînent. (24 heures)

Créé: 31.01.2019, 21h31

Infos pratiques

Lausanne
Fondation de l’Hermitage
Du 1er février au 2 juin
Du mardi au dimanche (10h-18h)

www.fondation-hermitage.ch

Le chiffre

60



C’est le nombre d’œuvres, principalement des peintures, jalonnant ce voyage à travers la peinture anglaise à la période victorienne (1837-1901). William Hauptman (à suivre dans ses enthousiasmes grâce à l’audioguide) a volontairement fait ce choix très restrictif mais très généreux: «Je voulais absolument qu’à la fin du parcours, les visiteurs puissent se souvenir de toutes les toiles qu’ils ont rencontrées et vues depuis le début.»

Deux prêts royaux

Il faut le savoir… en ce moment, il y a un clou vide chez le prince Charles! Peinte par Millais, «La vigile de la Sainte-Agnès» – jeune vierge qui voit son futur époux en rêve – est généralement accrochée à Clarence House, sa résidence officielle. «J’ai eu quelques minutes pour voir la toile in situ», raconte William Hauptman. Il lui en fallu à peine un peu plus pour l’obtenir en prêt. Le commissaire en a même décroché une deuxième, «Sans nouvelles de la mer», une huile commandée par le reine Victoria elle-même à Frank Holl et qui très étonnamment représente la tristesse et la misère des petites gens.

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