Les lanceurs d’alerte sont à Venise

ExpositionAu diapason, la 58e édition de la plus importante exposition internationale d’art contemporain parle des cataclysmes d’un monde qui grince. Elle ne convainc pas toujours.

Coproduite par l'Arsenic à Lausanne,

Coproduite par l'Arsenic à Lausanne, "Moving Backward" l'oeuvre de Pauline Boudry et Renate Lorenz présentée au Pavillon suisse à Venise sera visible en première suisse à Lausanne dans le cadre de Programme Commun 2020. Image: GAETAN BALLY

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Vingt-trois minutes à regarder un film, c’est long, surtout dans l’édition la plus gargantuesque de l’histoire des Biennales de Venise. Mais le Pavillon suisse ne désemplit pas et le public reste, médusé! C’est dire si le mot est passé: «Moving backwards», œuvre vidéo de la Lausannoise Pauline Boudry, créant en duo avec Renate Lorenz dans leur atelier berlinois, trône sur la liste des incontournables. Ambivalente. Déterminante.

Un rideau glisse, scintillant, et derrière le théâtre de la vie joue sa chorégraphie fusionnant dans un même mouvement, les femmes, les hommes. Autant d’êtres, de genres, de préférences sexuelles et un seul point de rupture: tous reculent. Mais il y a d’abord l’image dépouillée de toute pollution anecdotique pour imposer une esthétique purement sensorielle, puis ce discours sans parole et pourtant si éloquent. On reste captif, le regard pris dans cette danse des possibles, l’esprit saisi par cette poétique enivrante d’un vivre ensemble sans suprématie, ni crispation. La marche arrière est enclenchée, grisante! Sauf que pour les 600'000 visiteurs attendus jusqu’en novembre entre l’Arsenale et les Giardini, il y a encore 90 pavillons nationaux à découvrir! Comment faire la part des choses en si peu de temps dans cette exposition tentaculaire?

Le «Mondo Cane» du Pavillon Belge offre une vision grinçante.

Que vient-on chercher sur la Lagune, une géopolitique d’un genre différent? Cet aiguillon qu’est l’art contemporain pour notre compréhension du monde? Ou une concentration fort pratique d’artistes que le marché célèbre, sachant que les galeries jouent de leurs influences à Venise un peu comme dans une foire d’art? Alors s’agit-il de courir les ruelles de la Sérénissime pour entendre l’opéra chantant le cataclysme climatique sur la plage du Pavillon lituanien? Dans ce cas, attention – et c’est l’absurdité de cette édition – le Lion d’or 2019 n’ouvre que le samedi, faute de ressources financières. Faut-il donc prendre le risque de perdre de précieux millièmes dans la file d’attente du Pavillone Venezia? L’expérience d’une marche sur l’eau, cette réalité devenue instable parce qu’on ne la voit pas, en vaut la peine.

Mais dans cette folle envie de dire, de contredire ou d’avertir, la liste des tentations s’allonge à l’infini, la cacophonie embrouille les esprits et les messages se diluent. D’ailleurs même les polémiques se fanent en rejoignant l’album pléthorique des photos souvenirs au lieu d’être entretenues afin que l’actualité le reste. Ainsi… l’épave du chalutier qui a entraîné des centaines de migrants dans la mort! La funèbre coque installée tel un ready-made sur le quai de l’Arsenale par l’artiste islando-suisse Christoph Büchel, se fend pourtant dans un silence si évocateur.

Ses banderilles prêtes à piquer dans le vif du sujet, et plus encore en son cénacle le plus important du monde, l’art contemporain y perd aussi de son intégrité, aveuglé par son statut de phénomène de société. L’exposition «May you live in interesting times» – traduisez «Puissiez-vous vivre à une époque intéressante» – en est la preuve. Imaginée par l’Américain Ralph Rugoff autour des mêmes 80 artistes à retrouver à l’Arsenale et aux Giardini, elle additionne les propositions jusqu’au vertige, pour ne pas dire autre chose. Les femmes, les pays en voie de développement, le spectaculaire: les quotas ont une voix mais les discours se répètent et rien ne bouscule vraiment.

L’intérêt de cette 58e Biennale est dans sa singularité obsolète, cette présentation cocardière qui a rameuté cette année 90 pays. Du Venezuela, transi, dans ses couleurs rouge sang au Ghana colorant des paysages à couper le souffle d’un fond sonore terrorisant. De l’Arabie saoudite diffusant la poésie d’un environnement naturel à l’État d’Israël et son hôpital soignant les erreurs politiques passées. Il y a encore la France, entraînant dans un conte aussi haletant qu’apocalyptique, le «Mondo Cane» de la Belgique où le passé grince et le présent pointe à l’asile de fous. Mais aussi la Russie actionnant une pantomime postapocalyptique ou le Danemark lancé dans un dialogue entre la mémoire et ses résurgences. L’esthétique passe souvent son tour, on est plutôt en cours de géostratégie, mais il est passionnant. Les lignes bougent, la diplomatie culturelle fait son œuvre, reste à définir lesquels, parmi ces lanceurs d’alerte sponsorisés par leur pays, sont réellement libres.

Venise, Arsenale, Giardini, et en ville
Jusqu’au 24 novembre, fermé le lundi
www.labiennale.org


«Oui… cette Biennale d’art contemporain reste le reflet de l’air du temps»

Si la Cité des Doges est devenue celle de l’art contemporain en 1895 déjà, la Suisse est de l’aventure depuis 1920. Pour cette 99e participation, les clés ont été confiées à la curatrice genevoise Charlotte Laubard, qui les a remises à la Lausannoise Pauline Boudry travaillant en duo depuis Berlin avec Renate Lorenz. Deux artistes engagées qui écrivent sur le journal du Pavillon suisse: «Nous ne nous sentons pas représentées par nos gouvernements et ne sommes pas d’accord avec les décisions prises en notre nom.»

Marianne Burki, autant dire que c’est un message sans équivoque…
Ces mots ont d’ailleurs été répétés par les deux artistes pendant le vernissage du Pavillon le 9 mai, juste avant le discours de notre ministre de la culture, Alain Berset. Cela n’a posé aucun problème.

Difficile de faire autrement, non?
Je ne crois vraiment pas, c’était un très beau moment! Même important dans des sociétés qui ont changé pour devenir de plus en plus polarisées. Il ne faut pas oublier non plus que la censure existe, même en Europe, alors cette grande liberté d’expression laissée aux artistes est essentielle. Si on veut éviter que la simplification des choses gagne encore en influence, il faut laisser cette totale indépendance à l’art et aux artistes. J’ai d’ailleurs été frappée par le nombre de pièces très politiques qui sont données à voir dans cette Biennale, et sur le Pavillon suisse, que ce soit les artistes ou la curatrice Charlotte Laubard, toutes l’ont dit: c’est une œuvre politique.

En plus d’un message, l’art, c’est aussi de l’image. La Suisse se sert-elle de son Pavillon à Venise pour en véhiculer une?
Ce que nous espérons, ce que nous souhaitons, c’est que les visiteurs se sentent inspirés, qu’ils aient envie d’ouvrir le débat et de discuter de l’œuvre présentée. Il arrive même que des gens nous écrivent leurs étonnements ou leurs désaccords. On regarde également la presse nationale et internationale, qui a certes d’autres prismes, mais cela permet de se rendre compte rapidement des échos. Et ils sont bons comme lors de précédentes éditions. Cela montre que la Suisse, elle aussi, peut se distinguer par un discours de haut niveau et sur le plan international. Le projet de cette année est visuellement et esthétiquement très intéressant mais en plus il est porté par ce jeu sur l’ambivalence tout en proposant une lecture d’un monde qui ne peut être ni tout blanc, ni tout noir. Il y a aussi le titre de la vidéo, «Moving Backwards» (reculer), il peut renvoyer à certaines politiques conservatrices, comme à une stratégie qui pourrait nous faire du bien, en faisant ressortir des idéaux oubliés. L’ambivalence… encore. D’autre part, j’ai trouvé très subtil de le dire en travaillant sur les frontières aussi libres que floues entre les genres. Le monde est complexe et sa complexité est belle.

On voit l’œuvre du duo Pauline Boudry et Renate Lorenz, mais c’est le Pavillon suisse, l’identité nationale est-elle encore un enjeu dans cette Biennale qui s’est construite sur ce modèle?
Les curseurs ont beaucoup bougé, et pour moi, la mise en avant d’une nation a clairement été repoussée à l’arrière-plan. Nous avons la chance de disposer de ce magnifique Pavillon à l’entrée des Giardini mais c’est avant tout une plateforme expérimentale où les artistes peuvent s’exprimer.

Une ouverture d’esprit plus facile à tenir quand on est Suisse, pays neutre et en bonne santé…
C’est très certainement une chance d’être Suisse et de pouvoir prôner la liberté d’expression. Mais même si elle n’est pas garantie partout, il me semble que dans les pavillons il y a de moins en moins de message imposé par leur nation. Et c’est aussi le mandat donné par la Biennale, ces pavillons sont autant de plateformes pour l’art contemporain que d’occasions données de voir le monde différemment à travers des yeux d’artiste.

Venise est-elle toujours cette Biennale-là en dépit de ses connivences avec le marché, les galeries, les gros collectionneurs?
C’est la Biennale de référence et historiquement la première qui a ensuite donné l’impulsion à d’autres. C’est fantastique d’avoir en même temps une grande exposition, conçue par un curateur, et les pavillons des pays. À mon avis, c’est encore le lieu qui reflète instantanément les changements et les choix dans le monde de l’art – c’est-à-dire en prise directe avec ce qui se passe – et différemment que dans le monde institutionnel. La veine critique est toujours là et cette année elle est portée par la diversité des points de vue développés dans les pavillons nationaux: aucun curateur ne pourrait couvrir le monde de cette même façon! Donc oui… Venise reste le reflet de l’air du temps.

Créé: 22.06.2019, 10h19

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Kounellis tous azimuts



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Avec neuf invitations à la Biennale de Venise, dont la dernière en 2015, deux ans avant son décès: il était dit qu’en pilier de l’événement, Jannis Kounellis devait être de cette 58e édition.

Et c’est la Fondation Prada qui lui dédie son palazzo à l’entrée si discrète au bout d’un dédale de ruelles. L’initiative est probante: le choc des contrastes entre l’abondance décorative du XVIIIe siècle et l’économie de moyens de l’un des représentants de l’Arte povera est au rendez-vous.

Mais c’est dans l’opposition entre le marbre solennel des colonnes et l’instabilité des installations du Grec que la comparaison se manifeste le plus fort. Il y a ces agrégats d’armoires suspendues en équilibre au plafond, ce défilé silencieux au sol de vestons-souliers-chapeaux, tous s’emparent de l’espace.

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