Liu Bolin tombe le déguisement

PhotographieDans une expo inédite, l’Élysée siffle la fin de la partie de cache cache et éclaire le travail d’un plasticien en alerte pour son pays.

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L’anglais des magiciens, Liu Bolin le parle mais il préfère s’exprimer en mandarin sans qu’il s’agisse de coquetterie ou d’une quelconque posture. C’est son ADN! Et le privilégier, la preuve d’un attachement. D’un lien fort avec un peuple qu’il incite, en artiste, à une prise de conscience environnementale et sociétale. C’est aussi sa culture qu’il défend en dépit de cet État chinois qui envoie – toujours – ses pelleteuses anéantir des ateliers d’artiste. Ai Weiwei en a fait l’expérience il y a deux mois. Liu Bolin, c’était en 2005 dans un Beijing en pleine mue olympique. Ce jour-là, privé de son espace de création en même temps que nié dans son identité et sa réalité de sculpteur matérialisant les idées, le Chinois passé à la photographie a fait de l’invisibilité un contre-pouvoir. Impalpable. À jamais… invulnérable. Il a fait de cette volonté de transparence au propre comme au figuré une dialectique de la disparition, une empreinte d’artiste. On peut même dire: la singularité de sa visibilité.

Oui, l’hôte du Musée de l’Élysée, c’est cet homme droit, cette silhouette impassible mais pas insipide, capable de traverser les murs, d’épouser la rigueur du mobilier urbain, la tendresse de pandas en peluche comme les contours translucides d’une bouteille de PET. C’est ce Chinois qui a fait sensation à Images Vevey en 2012, invariablement vêtu de sa deuxième peau d’«homme caméléon» lui permettant de faire corps avec son environnement. Prêteur, il a filé l’artifice à Jean Paul Gaultier pour le faire disparaître dans ses marinières en 2011. Complice, il vient de fondre dans les glaces islandaises pour l’objectif star d’Annie Leibovitz et les besoins publicitaires d’une marque de vêtements, Moncler. On croit même le voir en ce moment dans une pub télé pour une voiture, sauf que comme dans la campagne 2012 d’une boisson gazeuse, ce n’est que la pâle copie d’une bonne astuce! Les faiseurs de cote et le marché sont donc fans de ses jeux de piste, ils le courtisent – et il répond – mais ce n’est pas ce Liu Bolin qui est à Lausanne.

Au-delà du camouflage

Inédite, l’exposition qui change tout, serre providentiellement la focale sur le portfolio chinois. Rétrospective, elle cerne son envergure critique en contextualisant l’œuvre et siffle ainsi la fin de la partie de cache-cache, juste pour divertir. Les années passent depuis le premier acte de ce «Théâtre des apparences» et cette entrée en résistance silencieuse mais en rien passive. Les formats varient, les poses, les densités, le contenu, tout évolue, éloignant le risque de se barricader dans la stérile répétition d’un procédé et de s’autoplagier. «Le dispositif n’est pas nouveau, Liu Bolin est très sincère là-dessus, il ne prétend pas avoir inventé quoi que ce soit. Au-delà, appuie Marc Donnadieu, commissaire de l’exposition, nous sommes face à un projet artistique qui n’a rien d’univoque, il ne s’arrête pas à une simple énonciation. Pour chaque situation, les enjeux sont reposés. Ils sont repensés pour chaque cible.»

Magnétisé, le regard fouille le moindre pixel, la victoire n’est pas toujours facile. Mais la perspicacité sert à retrouver Liu Bolin inscrit dans les hauts lieux du paysage historique ou symbolique de la république populaire, à le repérer mordant le bitume ou les lèvres à hauteur de lèvres d’un immense Mao tagué sur la brique. Drôle de goût pour un semblant de baiser! Sauf qu’en osant la venimeuse promiscuité, le performeur montre qu’il dépasse les limites de la prouesse pour incarner un avis. Comme il le fait, toujours en éclaireur plutôt qu’en séditieux ou en dissident, lorsque sa silhouette se dissout dans les rayonnages de l’hyperconsommation.

Qu’il fasse disparaître des ouvriers dans le décor de leur usine désaffectée, le slogan d’une Chine du progrès bien en vue ou qu’il sorte la tête des eaux troubles de l’emblématique fleuve Jaune, le quadragénaire est dans le geste qui rend visible les fausses promesses. Les dérives. Les dérèglements. Les faillites d’un système. Il tombe le costume du strict camouflage pour celui de la ruse qui habille, plus féconde qu’une simple dénonciation. Et lorsque de violentes allergies cutanées à la peinture le forcent à ranger sa tenue au vestiaire pendant deux ans, l’artiste va investir d’autres figurants, de cette transparence vitale dans une société qui se ment à elle-même. Des paysans, des villageois posent sur leur champ, à la fois mémoire d’un autre temps et victimes transparentes d’une déresponsabilisation industrielle. Le plasticien s’est aussi mis à la vidéo, la première chorégraphie de funestes prémonitions entre les troncs d’une forêt terrassée par la pollution. Si sa diffusion sur une chaîne télé remplit Liu Bolin d’espoir «pour plus tard», il reste plus sibyllin quant à la probabilité de se projeter dans cette même exposition quelque part en Chine? Rétorquant qu’il n’a pas de «projet, pour le moment».

Lausanne, Musée de l’Élysée Jusqu’au 27 janvier 2019, ma-di (11 h-18 h). À voir aussi: Matthias Bruggmann «Un acte d’une violence indicible», exposition du Lausannois sur laquelle nous reviendrons dans une prochaine édition. www.elysee.ch (24 heures)

Créé: 20.10.2018, 16h14

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