René Burri à fonds retrouvé

ExpositionAvec «L’explosion du regard», le Musée de l’Élysée plonge dans les archives foisonnantes du fameux photographe suisse

L'exposition «L'explosion du regard» du Musée de l'Elysée fait découvrir le jardin secret de René Burri, entre photographies, peintures, collages et documents retraçant son parcours de créateur boulimique et de précurseur des pratiques photographiques du XXe siècle.

L'exposition «L'explosion du regard» du Musée de l'Elysée fait découvrir le jardin secret de René Burri, entre photographies, peintures, collages et documents retraçant son parcours de créateur boulimique et de précurseur des pratiques photographiques du XXe siècle. Image: © René Burri/Magnum Photos. Fondation René Burri courtesy Musée de l’Élysée, Lausanne.

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À parcourir «L’explosion du regard», il paraît évident que René Burri n’a pas confié ses archives en vain au Musée de l’Élysée en 2013, avant de décéder une année plus tard. En imaginant une exposition qui en fait émerger les multiples facettes et en explore les recoins les plus secrets, l’institution a probablement dépassé ses rêves les plus fous, lui qui nous confiait à l’époque: «Il y a maintenant un gros travail à faire pour répertorier mes images parce que, vous savez, chez Magnum nous avons toujours vécu dans une certaine anarchie démocratique. J’ai des photos à Paris, à New York et à Zurich dans mon atelier. Dans mes books, j’ai l’impression de feuilleter ma vie, mais pouvoir classer tout ce qui est éparpillé, ça va être formidable!»

Vidéo: «René Burri, l’explosion du regard» au Musée de l’Elysée

Le musée lausannois n’a pas cherché à produire une rétrospective supplémentaire du plus fameux photographe suisse avec Robert Frank. Il n’en avait nul besoin puisqu’il avait déjà organisé celle de 2004. «L’idée était plutôt de préserver la magie de ces boîtes que l’on ouvre et qui délivrent leur lot de surprises», détaille Mélanie Bétrisey, responsable du Fonds René Burri et cocommissaire de l’exposition avec le conservateur en chef Marc Donnadieu.

Le principe n’a donc pas été de puiser dans la formidable collection de clichés – quelque 50'000 images en noir et blanc et plus de 170'000 diapositives en couleurs – mais d’ouvrir la présentation à toutes sortes de pièces, documents, extraits de presse, collages, dessins, que le photographe collectionnait avec passion dans un désordre plus ou moins classifié.

Mardi, au moment de rendre publics pour la première fois ses trésors très intimes, sa veuve, Clotilde Blanc-Burri, ne cachait pas son émotion. «Cette exposition montre son jardin secret, elle ne pouvait que se faire après sa mort car elle est bien trop personnelle. Il n’aurait pas pu s’en occuper lui-même comme il l’avait fait avec sa rétrospective.»

Si les grands jalons de sa trajectoire de photoreporter sont évidemment abordés – son immersion dans le monde des gauchos argentins, son iconique portrait de Che Guevara qui a droit à une belle étape, ses voyages au Brésil, en Chine… –, «L’explosion du regard» s’invite en effet au cœur de son laboratoire visuel et cela dès ses plus jeunes années.

Éclairages kaléidoscopiques

Suivant une «ligne de vie» chronologique, cette exhumation kaléidoscopique éclaire les approches éclectiques de celui qui ne se destinait pas à la photographie mais au cinéma, tout en se montrant dès sa jeunesse très doué pour le dessin – il a d’ailleurs conservé des croquis qui remontent à l’âge de ses 5 ans! René Burri ne quittait en fait jamais ses pinceaux d’aquarelliste et son tube de colle, réalisant peintures et collages en toutes circonstances et notamment à l’occasion de ses trajets en avion, qui l’angoissaient.

Celui que l’on connaît pour ses compositions aussi riches que rigoureuses avait étudié avec Johannes Itten et Hans Finsler, liés au modernisme allemand. L’exposition montre d’ailleurs à quel point le photographe maîtrisait non seulement l’image mais également la mise en page, la typographie, réalisant dès 1958 une couverture pour le magazine «Du» et concoctant inlassablement des maquettes de livres détaillées – le premier, conçu à l’occasion d’un voyage de classe à Venise, remonte à 1951. «Rien qu’en suivant ses modèles, nous pourrions publier une vingtaine d’ouvrages», note Marc Donnadieu.

«L’explosion du regard» dévoile ainsi un René Burri aussi multiple que suractif, boulimique tant dans la création que dans la conservation de la moindre trace de ses périples. Ses très nombreux dessins et collages colorés lui permettent d’échapper à des penchants géométriques qu’il exprime avec le plus de force dans ses clichés, mais ils indiquent aussi un fort intérêt pour la couleur, qu’il adopte d’ailleurs dès la fin des années 50 en photographie. Par le collage, il lie d’ailleurs les médias, n’hésitant pas à triturer et découper ses tirages pour créer de nouvelles œuvres graphiques. Même son célèbre Che Guevara n’y échappe pas.

Conscient de toutes les potentialités de l’image, René Burri n’abandonnera jamais son rêve de cinéma. En collaboration avec la Cinémathèque suisse, quelque 25 de ses films sont d’ailleurs en cours de restauration et de numérisation afin de réaliser une intégrale. Certains d’entre eux peuvent être aperçus à l’Élysée. L’éminent membre de l’agence Magnum, qu’il intègre complètement en 1959, avait créé un département films et avait compris très tôt, la même année, l’importance de s’affirmer en auteur, en façonneur d’histoire (la petite et la grande) face à une télévision qui prenait de vitesse les photographes. D’où son soin à publier des livres, mais aussi à monter des expositions personnelles à partir de 1966 à Zurich et à Chicago.

Sous son éternelle malice, René Burri n’a jamais cessé d’être un grand professionnel, accompagnant les révolutions de l’image de la seconde moitié du XXe siècle. Sous sa forme ludique et fouillée, cette exposition le montre parfaitement.

René Burri, L’explosion du regard Collectif Éd. Noir sur Blanc, 240 p.

Créé: 28.01.2020, 22h52

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L'expo et un livre

Lausanne, Musée de l’Élysée
Jusqu’au di 3 mai.
Rens.: 021 316 99 11.
www.elysee.ch

René Burri, L'explosion du regard
Collectif
Ed. Noir sur Blanc, 240 p.

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