Un impressionnisme venu du froid

ExpositionL’Hermitage traverse le Canada dans une chevauchée aventureuse et magistrale.

Maurice Cullen (1866-1934)s’est fait connaître pour ses paysages dont «La récolte des glaces» peinte vers 1913.

Maurice Cullen (1866-1934)s’est fait connaître pour ses paysages dont «La récolte des glaces» peinte vers 1913. Image: MBAC

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Les consonances sont exotiques, accrochez-vous, ce sera l’un des seuls indices… Tant lâcher les noms de Maurice Cullen, Clarence Gagnon, Paul Peel et William Blair Bruce ne soulève guère d’acquiescement populaire, ni même critique, à l’opposé de ceux de Monet, Manet, Renoir & Co. Pourtant, tous chassent la fugacité du temps, capturent les variations de lumière, enchantent les atmosphères et pénètrent la vie moderne. Bref, l’impressionnisme!

Joli coup donc que celui de ces intrigants Canadiens de l’Hermitage accrochés comme autant d’inédits et élevant le degré de curiosité à son paroxysme. Mieux, ces 36 artistes – des hommes et étrangement pour l’époque beaucoup de femmes – venus du froid sont en tournée européenne, avec déjà quelques 100'000 visiteurs électrisés lors des quatre mois de la première étape à Munich. Lausanne étant la deuxième avant Montpellier et finalement Ottawa. Une autre grande première, cette fois sur leurs propres terres, pour ces esprits voyageurs et conquérants.

«C’est juste, appuie la conservatrice, Aurélie Couvreur, le tour de la question sur la formation de ces peintres et la façon dont ils se sont appropriés ces influences – n’oublions pas que la nation canadienne existe depuis 1867 et que l’ouverture de la première école d’art date de 1880 – n’avait pas encore été fait.» Sans doute la conséquence d’un filon impressionniste qui a forci à coup d’histoires individuelles et d’aspirations personnelles. Les artistes se connaissaient, une fois sur Paris, ils se fréquentaient mais sans pour autant se fondre dans un groupe. Une réalité pénalisante: le marché canadien encore tourné vers la peinture hollandaise et l’École de Barbizon zappe ces peintres qui vont pourtant jeter les fondements de la modernité artistique canadienne.

William Blair Bruce (1859-1906) est le premier à poser son chevalet en France, le premier à s’imprégner de la touche impressionniste, à expérimenter et vivre son vertige dans ses paysages. «J’ai peur, disait-il, de finir machinalement quelque chose que j’aurais laissé à l’état de croquis.» L’exposition lausannoise s’ouvre, logiquement, sur ses petits formats. Un champ de coquelicots. Des sous-bois. Une rivière à Giverny.

L’envie de lumière – d’ailleurs comme celle d’une touche puissamment vivante – est palpable. Sa traduction dynamique, frénétique, l’installe dans un premier rôle: celui d’actrice. Cette lumière, qui caresse autant qu’elle révèle des impressions, va aussi faire la différence entre les impressionnistes français et les Canadiens. Comme si les seconds avaient réellement été éblouis! «Chézy, vallée de la Marne», de W.H. Clapp, brille comme de l’or. «La jeune glaneuse», de Paul Peel, chemine dans une chaleur rose crème, entre les rayons qui percent son chapeau de paille. Même les «Lavandières bretonnes», de Maurice Cullen, profitent d’un soleil ambré. De retour sur leurs terres, les artistes canadiens saisissent les particularités de leur lumière. Ces roses qui flamboient juste au-dessus des étendues neigeuses au coucher du soleil, comme ces scintillements multicolores qui dansent sur la couche neigeuse ou creusent la trace d’un traîneau. «Avec très souvent, fait remarquer la directrice de l’Hermitage, Sylvie Wuhrmann, un premier plan dans l’ombre.» Cette absence de lumière est même parfois totale, dans ces villes que seule la neige illumine un peu. On est au Canada!

Le grand retour

Mais… l’exposition prend son temps avant d’y arriver, elle sinue entre les thèmes impressionnistes – marines, falaises, plages, chemins ombragés, figures à contre-jour, attrait pour le japonisme. Il y a même un déjeuner sur l’herbe, le «Pique-nique», d’Henri Beau.

L’exposition donne donc du temps. On le goûte pleinement, avant de plonger dans cet hiver, de s’évader dans ces étendues sans fin, dans les horizontalités de Maurice Cullen, LE paysagiste de la bande qui surperforme dans un «Givre et neige, les Laurentides» en 4D. Le froid extrême est là. Ou dans les immensités de Clarence Gagnon, LE peintre à suivre tout au long de l’exposition. En vrai caméléon stylistique, l’artiste embrasse toute la panoplie impressionniste. Des scènes de plage comme Boudin ou Renoir au portrait de son épouse, à la fois intimiste et japonisant. Mais faut-il vraiment céder au jeu de la comparaison, certaines étant confondantes, d’autres induites par l’exercice? La question affleure, la fascination pour ce que ces peintres ont fait de cette influence et de cette façon de ressentir le monde fournit la réponse...

Lausanne, Hermitage Jusqu’au 24 mai. Du mardi au dimanche (10 h-18 h), je (10 h-21 h) www.fondation-hermitage.ch

Créé: 25.01.2020, 17h12

La prof

La France a eu Berthe Morisot (1841-1895). Le Canada, Laura Muntz Lyall (1860-1930)! Arrivée au Canada avec sa famille originaire d’Angleterre, alors qu’elle n’est encore qu’une enfant, Laura Muntz Lyall («La robe rose», 1897) fait ses premières armes dans la vie professionnelle comme institutrice.

Mais l’art l’appelle, elle suit des cours et finit par partir à Paris en 1891, elle y reste sept ans. À son retour, en 1898, elle ouvre un atelier à Toronto où elle enseigne, en parallèle à son travail d’artiste régulièrement exposé et salué. Laura Muntz Lyall s’est beaucoup attachée et concentrée sur la figure et l’atmosphère familiale, comme la Française Berthe Morisot.

Son corpus, chronique de la vie faite de douceurs, compte de nombreux portraits d’enfants et de mères. Baignant tous dans la chaleur de la tendresse.

Le benjamin

Clarence Gagnon («Brise d’été à Dinard», 1907) est né à Montréal, en 1881, l’année où Renoir finalise son «Déjeuner des canotiers»! Le jeune homme va devoir imposer sa volonté à son père, qui le voyait dans une carrière commerciale, comme lui. Mais lorsqu’il parvient à vendre 17 tableaux à un marchand, c’est lui qui décide désormais de son destin.

Il part à Paris, arrive dans la capitale en 1904, s’installe à Montparnasse trois ans plus tard et fera plusieurs allers-retours avec son pays natal. Sourd aux avant-gardes européennes, Gagnon va peindre des paysages, des scènes de genre, les traditions populaires québécoises, attaché à une écriture picturale simple et travaillant une palette de couleurs chaudes.

Une activité qu’il ralentit dans les années 20, alors qu’il œuvre à l’illustration de «Maria Chapedelaine», le roman de Louis Hémon. Il meurt en 1942.

Le pionnier

Né au Canada en 1859, mort en Suède en 1906, William Blair Bruce («Paysage avec coquelicots, 1887») arrive à Paris en 1881. Il est le premier des artistes canadiens à découvrir la capitale. Sa famille, originaire d’Écosse, a très vite apprécié ses dons et lui paie le voyage ainsi que la poursuite de ses études artistiques dans la Ville lumière.

Il s’imprègne de l’École de Barbizon en allant jusqu’à s’établir dans les environs. De retour au Canada en 1885, après quelques péripéties dont la perte de ses tableaux dans un naufrage, l’artiste y reste une année. Marié, il rentre à Barbizon, puis s’installe à Giverny, où il aurait rencontré Claude Monet au moins une fois, à l’occasion d’une invitation chez l’artiste.

Véritable phare pour les artistes canadiens qui arrivaient en France, William Blair Bruce les recevait et les conseillait.

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