«Weiwei est un grand artiste mais il est trop tôt pour le juger»

PortraitLa trajectoire du Chinois, fortement liée à la Suisse, passe par Lausanne avec une exposition événement au Musée cantonal des beaux-arts. Portrait d’une omniprésence discutée.

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Weiwei… il y a d’abord cette petite musique, cette redondance presque militante comme une mélodie qui trotte dans la tête. Puis il y a ces images d’un colosse barbu comme un vieux sage, des photos de une invariablement fortes, qu’elles soient prises avec des migrants ou flashées par une cinglante ironie. Mais surtout, il y a ce fils d’un grand poète chinois venu à l’art, un peu dans l’ordre des choses, un peu par les hasards de l’existence et couronné en 2011 roi de la scène contemporaine par Art Review. Depuis, six ans ont passé, Ai Weiwei occupe le champ de tous les radars même lorsque son pays cherche à l’en faire sortir, emprisonné et porté disparu pendant 81 jours. Alors autant que la carrure d’une influence, que la figure de la dissidence, c’est un artiste pluriel inscrit dans une double filiation moyen-orientale et occidentale qui va prendre d’assaut dès vendredi le Palais de Rumine. Son cœur va battre tout entier, l’exposition tient de l’événement sans usurpation aucune comptant l’ultime présentation du MCBA dans ses murs centenaires et… la venue à Lausanne de ce géant du discours artistique contemporain.

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La Suisse sur sa route

Le hasard des rencontres, assurément, forcément. Mais la Suisse a toujours été en filigrane des grandes étapes de sa carrière. Sa première participation à un événement qui compte, il la doit au curateur bernois Harald Szeemann qui signe le bristol d’invitation à la Biennale de Venise de 1999. «Etrange, dira l’artiste, parce qu’à cette époque, je n’avais pas vraiment de relation avec le monde de l’art.» Sauf qu’il est déjà ce précurseur d’une activité photographique compulsive documentant le quotidien, sauf qu’il est encore ce peintre marqué par les effets de série de Warhol et qu’il émerge dans le sillage de Duchamp en artiste connecté à l’objet et au réel. La petite nuance? Lui qui œuvre pour exposer clandestinement les avant-gardes chinoises, lui qui a déjà son «studio» faisant travailler nombre d’artisans, ne se fait guère voir jusqu’en 2004. Date de sa toute première présentation monographique, elle a lieu en Suisse, à la Kunsthalle de Berne sous la direction de Bernard Fibicher.

Et pendant que le Palais fédéral, un doigt d’honneur levé devant lui, rejoint La Joconde, la place Saint-Marc, le Reichstag et les autres dans l’album des Studies of Perspective, Weiwei développe sa réflexion sur l’identité et l’authenticité. Il déconstruit l’objet, l’image. Reconstruit les origines. Modifie les apparences. Croise les perspectives et les courants de pensées. Un jeu de pouvoirs, une densité qui ont saisi Uli Sigg dès 1995, l’ambassadeur de Suisse alors en poste à Pékin, le Lucernois qui a collectionné cette scène contemporaine que la Chine ne voulait pas voir. «Weiwei, glissait-il dans ces colonnes l’année dernière, avait déjà cette idée que sa vie est son art et que son art est sa vie.» En retour et face caméra, l’ami de longue date n’avait pas peur des mots: «Peu importe l’intensité de ma célébrité, je la lui dois!»

Un homme, plusieurs visages

Starisation. Omniprésence. Hyperactif des réseaux sociaux. L’électron libre polarise, que le sexagénaire prenne la pose de l’insoutenable mort d’Aylan sur une plage ou qu’il superpose les contours de la Chine avec la carte du scandale sanitaire du lait en poudre, qu’il se fasse coiffeur devant l’objectif ou qu’il documente une Chine écrasée sous les bulldozers. Peu importe où il passe, Londres, Art Basel, New York, Kassel comme Lausanne, Ai Weiwei est des rares plasticiens ouvrant la voie à l’adhésion absolue comme à l’indignation totale. L’amplitude d’un artiste dissident? L’agitation pugnace d’un communicant?

Les questions sont dans l’air mais difficile d’obtenir un parti pris, des acteurs suisses proches de l’institution ou du marché, tous ont décliné, tous «débordé cette semaine» à une exception près: Kornelia Imesch Oechslin, professeure à l’UNIL. «Si son travail fondateur, cette subtilité mise dans la déconstruction d’une tradition pour aller vers un nouveau contexte semble plus riche intellectuellement que sa production depuis qu’il vit à Berlin, c’est un artiste aussi extraordinaire que complexe. C’est un grand artiste, insiste la spécialiste en art contemporain, mais il est trop tôt pour le juger, on doit encore l’accompagner avant de se faire une idée de la portée de son œuvre. Essayons aussi de ne pas le considérer exclusivement avec notre regard occidental, même si lui use de ce dernier comme d’un levier servant sa visibilité.»

Pour les convaincus, l’imbrication de l’artiste militant et du libertaire obstiné est fusionnelle, de l’expérience de Bernard Fibicher, elle est même totalement intègre. Dans la foulée d’un repérage l’année dernière à Lausanne avec le plasticien, le directeur du MCBA assurait que «L’un ne peut exister sans l’autre, c’est comme s’il avait fait un plan de carrière il y a vingt ans et qu’il savait exactement où il allait, chose qu’il n’a pas faite bien sûr! Mais les faits sont là, sa vie, son art, tout est complémentaire. C’est un artiste qui réagit à ce qui se passe, il n’y a pas de calcul, il est convaincu de ce qu’il fait.» (24 heures)

Créé: 16.09.2017, 08h21

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Le dissident

1957 Naît à Pékin le 28 août. Taxé de réactionnaire, son père, le poète Ai Qing est envoyé avec sa famille dans des provinces reculées, de plus en plus reculées. La réhabilitation interviendra 19 ans plus tard.
1989 Ai Weiwei est aux Etats-Unis depuis 1981 – il y restera jusqu’en 1993 – et participe à la grève de la faim devant les Nations Unies en réaction aux événements de la place Tian’anmen.
2000 Très critique à l’égard des musées chinois – «outils de propagande» –, il milite pour des lieux d’exposition pour l’avant-garde et monte «Fuck off» à Shanghai.
2008 Rejoint la Charte 08 et les 303 intellectuels réclamant une réforme politique en Chine en faveur de la démocratie et des droits de l’homme.
2009 A la veille d’apporter son témoignage au procès d’un militant des droits de l’homme, il est surpris dans sa chambre d’hôtel et violemment blessé afin de l’en empêcher. Déjà blogueur, Weiwei durcit son opposition en réseautant de plus en plus. Il ouvre son compte Twitter.
2010 A peine terminé, son atelier de Shanghai est promis à la démolition par le gouvernement.
2011 Les choses se précipitent, sa rétrospective à Pékin est annulée. Weiwei est arrêté sans motif à l’aéroport, le monde perd sa trace, la solidarité internationale s’organise. Il sera libéré sous caution 81 jours après, le gouvernement lui réclame des arriérés d’impôts et lui interdit de quitter la ville.
2013 Invité sur le pavillon de l’Allemagne à la Biennale de Venise, il y met en scène sa détention.
2015 L’artiste retrouve son passeport, il vient s’établir à Berlin.

L'hyprésent

S’il crée l’événement à Lausanne dès vendredi avec une exposition sur mesure qui investit l’ensemble du Palais de Rumine, Ai Weiwei n’en multiplie pas moins les rendez-vous sur la planète art. Petit tour du monde en 8 étapes.
Italie Souvent devant les caméras, le plasticien a commencé par étudier le cinéma, un médium qu’il n’a jamais abandonné. Début septembre, il présentait à la Mostra de Venise Human Flow, un documentaire sur la crise migratoire.
Etats-Unis La Toile bruisse de la dernière idée de Weiwei, normal, c’est elle qu’il agite afin de collecter des fonds en vue de quadriller New York (ville où il a vécu entre 1983 et 1993) avec une exposition sur 300 sites. Intitulée «Fences make Good Neighbors», elle démarre le 12 octobre.
Danemark Si, en signe de protestation contre l’adoption d’une loi sur l’immigration l’année dernière, le Chinois faisait retirer ses pièces d’une expo à Aarhus, il a cette fois pris possession de la façade du Kunsthal Charlottenborg avec une installation faite des gilets de sauvetage des migrants. (Jusqu’au 1er oct).
Israël La monumentalité fait partie de son œuvre, il le prouve au fil de la procession d’arbres de 8 mètres et de 14 tonnes qui mène à une forêt intérieure au Israel Museum à Jérusalem. (Jusqu’au 28 oct).
France Ai Weiwei se fait aussi passeur comme dans Ruyi Path, le chemin qu’il vient de tracer pour le domaine viticole Château La Coste (Provence) en réutilisant les pavés du port de Marseille.
Emirats Le plasticien n’est pas le seul, la collection du Louvre d’Abu Dhabi s’annonce orgiaque, mais l’incontournable est déjà donné comme l’un des artistes à ne pas manquer à l’ouverture. (Le 11 nov).
Hongrie Toujours en prise directe avec l’actualité, le Chinois laisse son impressionnant radeau gonflable voguer dans les airs et traverser l’immense hall de la Galerie nationale de Prague. (Jusqu’au 1er janv).
Turquie S’il est encore des pays où Weiwei n’a pas exposé, la Turquie ne figure plus sur la liste. Il y célèbre des noces de porcelaine en croisant au Sakip Sabanci Müzesi d’Istanbul les routes des savoir-faire chinois et grec comme celles de la copie et de l’original. (Jusqu’au 28 janv).

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