Dans l’actualité avec une peinture d’un autre âge

PortraitDans son atelier à Aigle, Marc De Bernardis crée l’étrange et réveille une certaine mélancolie en peignant à l’huile comme les maîtres du Siècle d’or.

Marc De Bernardis travaille plusieurs toiles en même parallèle et il aime les avoir en vue.

Marc De Bernardis travaille plusieurs toiles en même parallèle et il aime les avoir en vue. Image: CHANTAL DERVEY

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Son coup de pinceau, géniteur d’une humanité affranchie de tout centre de gravité, est aussi clinique que le scalpel d’un chirurgien. Et aussi perçant que le regard d’un profileur. Mais Marc De Bernardis doute! Toujours. En permanence. Dans son atelier aiglon, au milieu d’assiettes en carton lui servant de palettes, de tubes de couleurs laminés par une succession de tornades créatives et de la présence insolite d’une panoplie d’armes pour gosses – il y avait des ventouses et il en avait besoin comme modèle –, le quinquagénaire réarrange ses lunettes sur son front. Le geste reviendra au fil de la discussion, fréquent, comme l’expression physique d’une menue gêne.

Mes personnages ont plutôt l’air interrogatifs et gentils. J’ai essayé d’en faire des personnages méchants, mais je n’y arrive pas. Sans doute que ça ne m’intéresse pas.

«Jamais, je n’aurais assez de doute!» assume-t-il face à la dizaine de toiles en cours, accrochées au mur. Les travaillant toutes en simultané mais dans un dialogue individuel, Marc De Bernardis aime les avoir en vue. Et là… elles sèchent, mais pas assez vite pour un inquiet qui voit arriver l’échéance de l’exposition à la Galerie Univers, à Lausanne. Dans les étages de la Friche du Moulin-Neuf, l’espace s’étale, vaste et perméable à tous les bruits, parce que désespérément vide. Les autres huiles, ces créatures décalées, joyeusement anachroniques, des autoportraits, des dessins, quelques forêts ont rejoint la Maison Visinand, à Montreux, au début du mois pour une présentation parallèle. «Je n’arrête plus! Mais c’est aussi dans l’acharnement qu’on avance, c’est dans l’exercice du pinceau que la main se délie petit à petit. Alors c’est vrai, ça sent la peinture.» Même l’odeur du petit noir serré, version cafetière italienne, ne peut lutter! Assis à sa table pour cette pose forcée dans sa course contre la montre, l’artiste ne quitte toujours pas ses toiles des yeux. Impatient de vivre ce moment où le recul lui permet de considérer son travail avec le détachement de celui qui visiterait l’exposition d’un autre. Et si, parfois, il lui arrive de trouver le résultat «pas si mal», inutile de lui demander quand l’ado montreusien – jouant à cache-cache avec la police dans un nuage de fumées illégales – s’est rendu compte de sa destinée artistique. «Je sortais des Beaux-Arts et on m’a donné la case de quelqu’un qui s’était désisté dans l’agenda de La Luna, à Lausanne. J’ai exposé, j’ai vendu! Et je me suis surtout dit que c’est ce que je pouvais faire.» Le doute. Sa spirale. Encore elle! S’il fallait une autre preuve de son emprise, elle sort de la bouche d’un artiste laissant infuser les mots, longtemps, pour les reprendre, les corriger, voire les abandonner sans suite.

La verticalité pour changer d’air

Mais il est un terme, magique, qui exclut tous les doutes: l’altruisme. Oui… Marc De Bernardis aime les gens! Sincèrement. Inconditionnellement. Il faut aider à monter l’exposition d’un autre, assurer le transport d’œuvres, l’ancien sociétaire de l’espace alternatif veveysan Le Toit du Monde est là. Il s’agit de repeindre des murs avant un accrochage à des centaines de kilomètres, celui qui a réalisé les plafonds et les grisailles de fleurs sur les boiseries de Shania Twain dans son château de Sully, à La Tour-de-Peilz, répond toujours présent. Une amitié totalement désintéressée que lui renvoie un noyau fidèle dont fait partie l’éditeur Pierre Starobinski qui partage une autre de ses passions, la montagne, la grimpe, ce besoin de faire le vide au contact de la nature. «Marc est un rochassier, c’est-à-dire un grimpeur de falaises. Et s’il apprécie les longues balades avec son épouse, Virginie, il aime aussi la verticalité. Pour quelqu’un qui est toujours dans le questionnement, cette verticalité dans l’escalade lui permet très certainement de se centrer.»

Cet amour des autres se lit encore chez l’habitant de Forchex – au-dessus d’Ollon –, où il a sué plusieurs années, concentré sur le «gros truc» de son «existence»: offrir le logis à sa famille. «Je peignais encore un peu, mais j’ai surtout travaillé sur les chantiers afin de pouvoir payer le mien. L’endroit est superbe, et sur la trentaine d’âmes – il les compte en faisant défiler leur visage dans sa tête – avec Camille Scherrer, ça fait deux artistes. En été, on y organise un ciné-club sur la place du village. J’aime beaucoup le cinéma, totalement admiratif de ces réalisateurs qui arrivent à raconter des histoires qui tiennent la route.» Mais en peintre qui aime tant figurer, Marc De Bernardis fait-il autre chose, en assouvissant cette nécessité d’évoluer libre de ne pas faire «forcément du joli» et comblant ce besoin d’être entouré de créatures? Lui parle… de personnages! «J’ai essayé de faire des méchants, je n’y arrive pas, sans doute parce que ça ne m’intéresse pas. Alors ils ont plutôt l’air interrogatifs et gentils, ils peuvent aussi paraître un peu fragiles.»

Leur visage se froisse, des oisillons nichent dans leur chevelure, ils trouvent appui sur de frêles épingles, se laissent enfermer dans une boule à neige ou dégainent une arme rose fillette, mais jamais ces personnages n’esquivent complètement le contact visuel. Le point d’ancrage. L’arme fatale. La magie ultime. «Je leur parle, bien sûr, une conversation mentale parce que j’ai envie de me raconter des petites choses avec eux. Mais c’est à travers le regard que je les vois vivants. Après… ce qu’ils font, je m’en fiche.»

Le soir, la porte de l’atelier n’est pourtant pas si facile à refermer. Elle l’est encore moins ces jours avec deux expositions et la sortie d’une première monographie. «Je le dis sans fausse modestie, cette effervescence me gêne un peu, c’est vrai, dans le sens où il y a plein d’artistes très bien. Et je me dis pourquoi moi?»

Créé: 25.10.2019, 09h50

Bio

1966
Naît le 8 février, à Vevey. Passe son enfance et effectue toute sa scolarité à Montreux. 1984 Suit les cours de Marie-Jeanne Otth au Gymnase de Burier qui l’encourage.

1986 Rencontre Jean Otth aux Beaux-Arts et confirme son intérêt pour l’image. 1991 Vernit sa première exposition personnelle à peine sorti des Beaux-Arts. Il prend la place de quelqu’un qui s’est désisté à La Luna, à Vevey. Tout est vendu.

1997 Épouse Virginie. Le couple part en voyage sur la route de la soie qui vient à peine de s’ouvrir au tourisme. Jeanne naîtra en 1998 et Jules trois ans plus tard.

2001 Expose au Toit du Monde, à Vevey, la dernière exposition avant la démolition du lieu alternatif.

2019 Sortie de «Marc De Bernardis, un monde louche» (Éd. Till Schaap/Genoud). Exposition
à La Maison Visinand, à Montreux (jusqu’au 17 nov.). Exposition à la Galerie Univers, à Lausanne
(du 31 octobre au 14 décembre).

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.