Albertine pimente les mots et les mets

Fines gueulesLa dessinatrice genevoise illustre au format XXL une revue savoureuse en forme de précis artistique.

Le dessin d’Albertine pour le cinquième numéro de la revue «Octopus»: une séduisante interprétation du motif du piment.

Le dessin d’Albertine pour le cinquième numéro de la revue «Octopus»: une séduisante interprétation du motif du piment. Image: Albertine

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Voilà une fille qui pète le feu. Regardez plutôt: un dragon dans les cheveux, la bouche ardente, un petit air diabolique, la belle s’affiche en format XXL au dos d’une revue savoureuse dédiée aux mots et aux mets. Lancée il y a pile un an, «Octopus» étend ses tentacules aussi bien sur l’art que sur la nourriture. Dans chaque numéro – cinq à ce jour – un créateur de renom se fend d’une œuvre destinée à accompagner la prose mitonnée aux petits oignons par une talentueuse équipe de contributeurs. À chaque parution son thème. Le bédéaste Dominique Bertail, qui vient de signer avec Zep l’épatant album «Paris 2119», a ouvert les feux sur le thème de la moutarde. Mister Ken (le safran), Lassaâd Metoui (le poivre) et Alexandre Clérisse (l’ail) ont suivi.

Fraîchement parue, la dernière livraison est signée Albertine. La dessinatrice genevoise a choisi le motif du piment, et ça lui va bien. «L’objet est joli, sa forme suggestive me plaît», glisse la coquine, rencontrée dans une chambre illustrée par ses soins à Carouge, oui, vous savez, le fameux hôtel BD sis au rondeau. Du piment, Albertine apprécie aussi le côté punchy. «Je me suis documentée sur internet. J’y ai découvert des trucs fantastiques, des packagings extraordinaires, des références au produit dans différents pays: l’Italie (le piment napolitain porte-bonheur), le Mexique (les catcheurs de la lucha libre, la fête des morts) ou le Pays basque et son piment d’Espelette. J’ai aussi songé au feu, forcément, pour le côté piquant, explosif. Il fallait également évoquer le tabasco. Tout cela m’a inspiré un personnage un peu rock, un peu sorcière.»

Carte blanche

Pas de contrainte ni d’indications spéciales de la part de ses commanditaires. «On m’a vraiment laissé carte blanche. C’était un défi graphique, tant au niveau des formes que des couleurs, que j’ai voulues plutôt douces. J’aime beaucoup ça.» Loin de sa planche à dessin, Albertine est-elle une gourmande, le genre d’artiste épicurienne dont la créativité se déploie aussi aux fourneaux? «J’aime manger», tranche l’illustratrice du «Génie de la boîte de raviolis». Mais chez elle, à Dardagny, c’est son mari Germano qui mitonne de bons petits plats. «Je lui lis le journal pendant qu’il cuisine. Il adore le piment. Moi, je suis moins fan de ce qui est très fort.»

Écrivain, poète, auteur de plus de vingt albums jeunesse avec Albertine, complice de ses délicats livres érotiques, Germano Zullo fait partie des belles signatures figurant au sommaire du nouvel «Octopus». Sous le titre «Capsaïcinomane», il livre une nouvelle centrée autour d’un étonnant personnage. Antonio porte fièrement ses 107 ans et révèle au lecteur son secret de jouvence: un piment! «Une plante foisonnante, religieusement cultivée dans une serre tropicale et dont le fruit, une fois à maturité, atteignait en taille la châtaigne, se parait d’une robe sang-de-bœuf luisante et se développait en baie boursouflée, plissée et dotée à son extrémité d’une petite corne fort pointue», détaille le littérateur. Plus loin, Zullo énonce la recette de l’omelette du matin concoctée par son héros: «deux œufs de poules fermières, légèrement battus avec du parmesan râpé, une giclée de vinaigre balsamique, des tomates ou des champignons selon la saison et, bien sûr, sa tombée de piments fraîchement ciselés.»

Hors des sentiers battus

D’autres plumes inspirées griffent le papier d’«Octopus». On retiendra notamment celle du physico-chimiste français Hervé This. L’inventeur avec Nicholas Kurti de la gastronomie moléculaire explique que «pour avoir plus ou moins de piquant dans les piments, il suffit de régler la quantité d’eau qu’on leur donne». Le chef bordelais Bruno Oliver dévoile pour sa part sa recette de l’onctueux aux deux chocolats, riche d’une pleine cuillère à café de piment d’Espelette. La revue musarde également du côté de l’art, de l’essai, de la géographie, de la mythologie et de l’étymologie.

Car telle est sa vocation: décliner un thème sous toutes ses formes et en explorer la diversité des sens. «Du moment que cela sort des sentiers battus, les contributeurs de chaque rubrique ont toute latitude d’évoquer les sujets dont ils ont envie. La liberté de ton est totale», assure Marie Secret, fondatrice d’«Octopus». Passionnée par la culture, le goût et les rencontres, celle qui a tenu une galerie d’art contemporain à Genève jusqu’en 2012 aime quand ses collaborateurs lui racontent «des histoires autour de la nourriture et de l’art». Entre elle et Albertine, rencontrée par hasard à Bordeaux lors d’une dédicace, le courant a immédiatement passé. «J’ai aimé son univers.» Séduite en retour par le projet, la dessinatrice a suggéré à son interlocutrice différents noms susceptibles d’illustrer les prochains numéros. Top-secret, pour l’heure.

Misant sur une originalité qui se retrouve dans la typographie, «Octopus» soigne aussi la qualité de l’écriture. «On tient à publier des articles qui interpellent et qui réveillent», précise Caroline Chassaing, rédactrice en chef. «Il ne s’agit pas forcément d’informer, mais plutôt de faire voyager les gens, leur permettre d’apprendre.» Présentée comme un «précis artistique des mots de bouche», l’appétissante publication entend à terme financer Cinélexique, une plateforme pédagogique d’apprentissage du français par le cinéma. Interpellé par le propos, le lecteur a répondu présent. «En un an, on a vendu 15 000 numéros. Et on a 800 abonnés actuellement.» Diffusé en France, «Octopus» veut désormais lâcher son encre en Suisse. Genève n’est qu’un début. À déguster sans modération.

«Octopus», cinq numéros parus. Disponibles à l’hôtel Ibis Style, 3, rte de Saint-Julien, chez Papiers Gras, 1 pl. de l’Île, ou à commander sur le site octopusprecisartistique.com

Créé: 11.02.2019, 11h43

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