Alexandre Loye, l'artiste qui ne se sent «plus peintre loin de son atelier»

PortraitAvec l'accrochage au Manoir de Martigny verni le 8 février, le Lausannois vivait sa première exposition d'envergure dans une institution.

Alexandre Loye descend tous les jours dans son atelier lausannois situé dans le périmètre de Vidy.

Alexandre Loye descend tous les jours dans son atelier lausannois situé dans le périmètre de Vidy. Image: ALEXANDRE LOYE

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Il avait pensé à un dessin pour illustrer ces lignes, cet autoportrait qu’il imaginait faire depuis longtemps, le moment était peut-être bien choisi! Mais Alexandre Loye n’a pas «eu le courage de s’y mettre». Alors le quadragénaire lausannois, né en Valais, a envoyé une photo prise avec son reflex sur retardateur. Derrière lui, ses racines, une toile, l’une des dernières de ce monde très habité qu’il refonde sans cesse à partir de nos codes dans un espace entre le réel et le fantasmagorique et avec un filtre entre l’expérience et l’insouciance. Des semelles qui avancent seules sur un passage piéton, sans pieds ni jambes. Des villes encombrées. Ou encore ces créatures, tortillons humains, parfois au ventre creux, d’autres fois la bouche avide ou encore en balade, la tête à l’envers.

Alexandre Loye est à l’atelier, cette «caverne avec des fenêtres» au rez d’une petite maison dans le périmètre de Vidy. Un endroit où, hier comme aujourd’hui, il passe le plus de temps. «C’est l’écrivain John Berger qui comparait l’atelier à un estomac. C’est tellement ça, dans le sens où plein de choses se mêlent et se digèrent. D’ailleurs si je m’éloigne trop, je ne suis plus peintre.» Et hier, comme aujourd’hui, le Lausannois s’y rend à vélo, «toujours pressé d’aller au boulot». La seule chose qui n’a pas vraiment changé contrairement à l’atmosphère ambiante. «Je viens d’entendre l’écrivain Régis Jauffret comparant Paris aux mois d’août des années 1960, c’est exactement ça à Lausanne. Tous les jours ressemblent à un dimanche d’août. Maintenant, à quoi je pense sur mon vélo? Je ne sais pas. À beaucoup de choses et dans le même temps, on est un peu tous vidés. C’est difficile de faire semblant de continuer sa vie, comme si tout était normal.»

Un titre prémonitoire «Vous êtes ici»… titre de son exposition à l’affiche du Manoir de Martigny depuis le 8 février –la première exposition de cette envergure pour lui et «une opportunité qui n’arrive pas souvent dans la vie d’un artiste»– ramène sans le vouloir à cet autre présent qu’on n’attendait pas. «On essaie de se raisonner, j’ai même trouvé une expression: ne mettons pas toutes nos peurs dans le même panier. Mais se concentrer sur autre chose devient difficile quand un sujet s’impose…»

L’artiste marque un silence, le fil de ses pensées semble s’y être réfugié. Mais il y a aussi la difficulté de devoir échanger au téléphone, lien social devenu ces jours encore plus indispensable que jamais, qui le prend encore par surprise. «Quand j’étais enfant, mes parents n’en avaient pas. Ce qui fait que lorsqu’on l’a eu plus tard, la sonnerie me faisait sursauter. En plus, on ne s’en servait que pour régler des trucs, je n’ai donc pas vraiment l’habitude de m’éterniser.»

Le temps, peintre dans son regard, dans sa vision comme dans son esprit, Alexandre Loye le préserve jalousement pour ses toiles, ses céramiques ou ses billets dessinés presque quotidiens. Mais ils se sont raréfiés, comme les toiles plus difficiles à faire surgir, contrairement au questionnement sur le rôle de l’artiste dans ce monde affrontant une urgence sans précédent.

Trop tôt pour donner un sens

«Si on me demandait de faire un dessin pour servir un message de prévention, ça pourrait le faire. Par contre, vouloir réagir tout de suite à cette pandémie déboucherait sur quelque chose de trop anecdotique. Il faut le temps de digérer les choses pour leur donner du sens, ce qui ne m’enlève pas cette impression un peu bizarre d’être à contretemps. Même si c’est le propre de l’artiste de regarder le monde depuis le bord de la route.»

Avec une compagne à Genève, des parents en Valais, les Éditions art & fiction, –auxquelles il collabore– à l’arrêt, le souci de continuer malgré la fermeture à faire vivre l’exposition de Martigny (peut-être par des visites guidées virtuellement?): d’autres impératifs se sont greffés sur le quotidien de l’artiste, rattrapé par l’ampleur des effets et des conséquences de la pandémie.

«Il y a une semaine, je tenais encore ma pratique d’écriture quotidienne mais avec l’accélération des choses, je n’ai plus le recul ni de voix propre pour en parler. Donc j’essaie plutôt de me concentrer sur la peinture! Non seulement parce qu’il faut faire quelque chose, mais également parce que, dans les crises, nous avons besoin d’éléments de stabilité. C’est peut-être un peu prétentieux de dire ça, mais globalement le travail artistique est là pour penser et panser le monde, donc en prendre soin. Ce qui signifie que les anticorps sont là, dans le travail des artistes attentifs au monde. C’est ce que nous devons continuer à faire.»

Au risque d’être confiné avec son propre travail? La question le fait rire. Il y a quelques années, le scénario trottait dans sa tête. Que se passerait-il si on enfermait un artiste dans son atelier, sans lui dire le sort réservé à ses œuvres? Vendues? Admirées? Détruites?

Créé: 24.03.2020, 09h19

Crise de la quarantaine

La série «Crise de la quarantaine» remplacera le portrait en Der durant la pandémie.

En cette période de confinement, nous contactons nos interlocuteurs par téléphone ou Skype pour les interroger sur leur vie en quarantaine ou au front. Pour l’illustration, ce sont eux qui s’improvisent photographes, en mode selfie, afin d’éviter au maximum les contacts physiques.

Coup de fil.

Articles en relation

Réquisitionné en France, le médecin balisera plus tard

Crise de la quarantaine Le neurologue vaudois, Alexandre Croquelois , travaille à Boulogne-sur-Mer. Il n’est pas près de revoir ses trois enfants, confinés à Lausanne. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.