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Alfred Latour tient sa ligne

Si la redécouverte du Français (1888-1964) passe par Lausanne, c’est un artiste intègre et polymorphe qu’elle révèle sur ses lieux de vie dans trois expositions entre Eygalières et Arles.

"Rizières", huile sur toile (1956) du Musée Ziem à Martigues.
"Rizières", huile sur toile (1956) du Musée Ziem à Martigues.
Fondation Alfred Latour

Il est des œuvres qui se terrent, modestes, par le choix d’un artiste préférant s’effacer. Alors elles éclosent, oui, mais sans jamais chercher à flamber au risque de se laisser emporter dans la mort avec leur créateur. Si pleine, si autosuffisante même… celle d’Alfred Latour (1888-1964), inflexible esthète qui rêvait d’être peintre, est de cette caste des pudiques. Son temps admirait son œil baladeur, il le plébiscitait d’une salle d’exposition à une maison d’édition pour le renouveau insufflé dans tout ce qu’il touchait – gravure, illustration, publicité, reliure, design – mais l’insaisissable Français visait le silence. Monacal! Lui seul pouvait rythmer sa respiration d’artiste et favoriser cette explosion polymorphe. L’histoire se joue dans le décor des Alpilles, Latour y a forgé sa sérénité, mais elle a aussi passé les Alpes suisses où cette verve créatrice vient d’être exhumée, avant d’éclater dans son étonnante multiplicité entre Eygalières et Arles scellant un retour à la lumière après sept décennies d’absence.

Au-delà de l’enthousiasme des deux Lausannois à l’origine de ce réveil – le graphiste Werner Jeker et Pierre Starobinski, curateur et homme d’édition – pour cerner cet acharnement à créer, il faut deux ouvrages et trois expositions. Pas moins! D’autant que si le travail d’illustration (Corneille, Baudelaire, Wilde, Perrault), d’affichiste (les Vins Nicolas), de relieur (Matisse, Max Jacob) a été vu, exposé et distingué, de même que ses cartons révolutionnaires pour l’industrie textile, le peintre s’est peu montré. Et le photographe, encore moins. Un indice viendra pourtant troubler le duo d’archéologues alors qu’ils exhument une carte de presse du fonds confié par le neveu de l’artiste. Mais ses photos, des reportages, des dizaines de clichés. prendront encore un peu de temps avant de se laisser voir. «On a trouvé une banale chemise en plastique avec quelques photos jaunies, alors, raconte Werner Jeker, logiquement on pense d’abord à des souvenirs de famille. Mais on a développé les bobines, le contenu était autre et l’émotion intense: on venait de mettre la main sur une facette inconnue de l’activité artistique de Latour, un nouveau pan qui, dans sa cohérence avec le reste, renforçait encore la sincérité de cet être dans la pratique de son art.»

Christian Lacroix ébloui

Tout résonne, tout est lié. Obsessivement même. Il est là, l’art d’Alfred Latour, dans cette nécessaire continuité, dans cette juste et pleine interaction entre les disciplines sans hiérarchie aucune entre l’art et l’artisanat. Résistant, l’homme l’a été aux côtés de son fils pendant l’Occupation, l’artiste l’était tout autant, refusant les contraintes et les mondanités de sa réussite parisienne pour le seul choix de l’austérité. «Il n’a appliqué qu’une seule règle à sa vie, le silence, et pour le trouver, ajoute Pierre Starobinski, il vient à Eygalières. C’est un lieu, une maison sans eau courante et une rigueur qu’il choisit pour créer.»

Au final, l’éventail est immense, l’abnégation totale pour servir un travail cadencé par les séries. Des dessins à l’encre captant l’évanescence. D’autres au crayon assurés par la limpidité synthétique du contour des choses, une maison, un arbre, une route. Ou encore des reliures en cuir, des vignettes typographiques, des bois gravés et… ces tissus. Les arts décoratifs sont, pour le Parisien, un véritable champ d’investigation, il y travaille sa ligne bien sûr, mais c’est dans ce périmètre qu’explose son absolue modernité. Pas de bavardages ornementaux! Seul compte le minimalisme. Les traits ondulent, se croisent et se superposent. Ils règnent. Joueurs. On est dans les années 1930 quand Latour signe ces cartons pour la maison de soierie lyonnaise Bianchini-Férier, le grand couturier Christian Lacroix n’en revient toujours pas: «Les maquettes de tissus me laissent sans voix, admirables, tellement modernes, si ce mot signifie encore quelque chose, et, confie-t-il dans la monographie consacrée à l’artiste, finissent de m’émouvoir, de m’impressionner, de m’attrister un peu: nous nous serions si bien entendus, il aurait pu être mon maître, j’aurais pu avancer plus vite dans une telle lumière, m’évitant des détours pesants.»

Photographe de la vie, de son temps comme de leurs abstractions, Latour enthousiasme tout autant. «C’est un peintre qui est derrière l’objectif», s’exclame Daniel Rouvier, directeur du Musée Réattu à Arles, devant ce travail accroché pour la première fois dans une institution. Des vitrines. Des marines. Des instantanés végétaux ou minéraux. Ou encore le quotidien des rues de Paris. Sauf que le sujet importe finalement si peu, c’est la ligne, encore elle, qui veine et domine l’ensemble de ces portfolios. C’est elle qui compose, c’est elle qui dit. Rigoureuse, géométrique, épurée, elle porte la vérité d’un peintre croisant le photographe sur les mêmes motifs, preuve supplémentaire d’une liberté acquise dans la constance. Et dans cette redondance où le renouvellement se lâche, plus obstiné que jamais. Ainsi délivrée de ses obligations de raconter ou d’immortaliser pour suivre sa propre ligne, la photographie y gagne, la peinture pas toujours.

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