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À Arlaud, Sarto suspend le vol du temps

L’artiste fête ses 90 ans avec une exposition à Lausanne, à son image. À la fois sobre et intense.

L'exposition à l'Espace Arlaud, à Lausanne, décline les différents temps de Pietro Sarto. Paysages, natures mortes, portraits.
L'exposition à l'Espace Arlaud, à Lausanne, décline les différents temps de Pietro Sarto. Paysages, natures mortes, portraits.
FLORIAN CELLA

Pietro Sarto prendrait bien une deuxième vie, «parce qu’une seule, c’est trop court pour aboutir, en art». Une deuxième vie où le droit de se tromper n’existerait plus. «Ça fait mal de se tromper, même si parfois on se pardonne quand même. Mais il faut travailler, appuie-t-il, sinon on se perd...» Ce travail à l’atelier, toujours quotidien, l’artiste l’a un peu lâché, contraint par l’actualité de l’exposition qui vient d’ouvrir à l’Espace Arlaud, à Lausanne.

Il a fallu rechercher des œuvres chez des particuliers puis pister une petite toile qui s’est fait la belle, aussi mystérieusement que temporairement. «Impossible qu’elle soit perdue!» Sauf que, ce jour-là, même cette certitude ne tempère pas l’angoisse. Peut-être est-elle encore ici, dans un recoin de l’atelier de Saint-Prex, repaire d’artistes qui ne cherche pas à dissimuler des dizaines d’années de vécu (Sarto dira «désordre»). Ou alors peut-être que cette huile que le commissaire tient absolument à accrocher à Arlaud traîne chez l’éditeur pour se faire photographier?

La nature plutôt que l'école

Le gosse de Chiasso, qui a toujours préféré la nature à l’école, aura 90 ans le 13 juin, dont près de septante au contact des pinceaux et des burins. Il les fête dans cette exposition lausannoise qui rend hommage à l’artiste en même temps qu’elle reflète l’homme. Arquée sur la juste mesure, portée par l’élégance de l’esprit du commissaire, Rainer Michael Mason, elle privilégie la concentration à l’abondance, favorise les rendez-vous avec chacune des œuvres, plutôt que l’éparpillement d’une vue rétrospective. Une exposition qui donne réellement à voir, ménageant des échappées dans d’autres dimensions. Moins plastiques, plus méditatives. Et… on voyage! Dans le temps, on devrait même dire, dans les temps passés, futurs comme stratosphériques. On musarde entre l’espace métaphysique et ces coins de pays qui sont les nôtres – Chillon, la Broye, la route de Lucens, Saint-Saphorin-sur-Morges, Chexbres, Épesses, Lausanne.

«Nu», une huile sur toile de 1992 (49,8 x 72 cm) prêtée par un collectionneur particulier à Échallens (Photo: Florian Cella)
«Nu», une huile sur toile de 1992 (49,8 x 72 cm) prêtée par un collectionneur particulier à Échallens (Photo: Florian Cella)

On respire encore l’air de Pietro Sarto à la fois si singulier et si fier des attachements artistiques qui le densifient. Impossible de ne pas lire les ascendances dans ce travail enrichi par celui des marqueurs de l’histoire de l’art. L’œil a appris, avide. Il s’est laissé envahir d’émotions cinématographiques et muséales, bien plus qu’il n’en a glané aux Beaux-Arts, où l’ascolaire n’a fait qu’un bref passage. Depuis, la tension artistique se maintient, haute, soutenue par le désir de comprendre, de vivre et de faire vivre l’œuvre des autres. Dans la texture palpable du «Grand Chêne» de Sarto, il y a du «Chêne de Flagey» que Gustave Courbet a «portraitisé» en 1864. Et il y a ce même Courbet, l’insurgé politique investissant la nature de sensations intimes, dans la séditieuse «Broye près de Moudon» du Saint-Preyard, encore très souvent rouge colère sur le terrain politique. Dans une intention ou une autre, plus ou moins appuyée mais jamais imitative, on croisera encore Goya, Van Gogh ou Soutine. Certains dialogues sont affirmés sur les cimaises, l’autoportrait de l’artiste frôlant la copie faite de celui de Goya. Alors que d’autres interactions semblent plus intrinsèques ou plus subjectives, comme les arabesques et les flux conjugués de deux femmes nues qui pourraient renvoyer à la puissance du «Dieu crée Adam» peint par Michel-Ange à la Sixtine.

N’oublions pas les ciels!

Qu’il peigne l’humain, même si c’est plus rare, le paysage ou la nature morte, Sarto embrasse le monde dans son intégralité! «On n’est jamais devant un paysage, dit-il, on est dedans.» L’écho résonne à Arlaud, le visiteur aspiré dans l’univers de l’artiste et même dans son vécu. Lorsqu’en 1956 il peint «Pour être né de l’autre côté de l’eau ou l’Arabe assassiné», Pietro Sarto figure. Dans ses années parisiennes, le jeune peintre s’est réellement trouvé face à cet homme à terre, à cette guerre d’Algérie – «le commencement de la fin» – et à la nécessité de le peindre!

L’impulsion est autre, mais cette exigence demeure dans ces natures mortes, ces guéridons, ces tables, ces bouquets qui semblent rencontrer leur double dans l’espace. Comme dans cette «Nature morte aux iris» de 1983, qui disparaît, en mouvement, dans le temps. Ou dans cette «Tranche de saumon». Objet. Sujet. Matière picturale. Et… peut-être métaphore de l’artiste qui, pour Sarto, «est un saumon, toujours à contre-courant». À l’étage, les panoramas peuvent prendre parfois des formes humaines, spectrales. Ils cumulent les plans, proches comme lointains, ouvrent le champ de vision, activent la perception et déploient leur propre espace-temps fusionnant la réalité et le sensible. Sans oublier les ciels gouvernés par l’éphémère et excellant dans l’art de le dire!

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