L’art contemporain prend de plus en plus d’espace à Lausanne

CultureLe service culturel de la Ville a identifié les lieux d’art indépendants. Il y en avait seize au moment de l’étude, une convention vient d’être signée avec neuf d’entre-eux.

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Leur économie est celle du partage, leur esprit celui de l’expérimentation. Ils peuvent avoir l’esprit squatteur, occupant un lieu momentanément désaffecté. Mais ce sont aussi, parfois, de très conventionnels locataires ou alors l’appendice d’une coloc’d’artistes. Les «artist-run space» — comprenez espaces non commerciaux gérés par des artistes, mais le terme n’est pas consacré! — n’ont pas que leur définition de flexible, ils aiment échapper à l’établi, briser les frontières et donner à voir. C’est leur essence d’alternative sur la scène de l’art contemporain, leur raison d’être de maillon entre une école d’art et le début d’une carrière professionnelle mais aussi leur façon de s’engager dans la société.

À Lausanne, si Circuit a ouvert les feux en 1998, le réseau des espaces d’art indépendant n’a cessé de croître et dans son étude datant de 2018-2019, la Ville en dénombrait 16 mobilisant 120 personnes, des artistes mais pas uniquement, proposant au total entre 100 et 115 expositions par année. Si certains ont depuis cessé leur activité ou sont à la recherche d’une nouvelle adresse, Lausanne vient de signer une convention de soutien avec neuf d’entre eux (Abstract, Circuit, La Placette, Silicon Malley, Standard/deluxe, Trafic, Tunnel Tunnel, art & fiction et les Ateliers de Bellevaux). L’enveloppe annuelle totale compte 120 000 francs pour des conventions qui courent sur trois ans, renouvelables. «Nous sommes dans une optique de continuité, se réjouit Michael Kinzer, chef du Service de la culture. Et au-delà des montants versés selon une clé de répartition, l’effet est également psychologique. Il s’agit de démontrer à l’extérieur que ce sont des acteurs importants dans une ville qui peut aussi construire sa renommée sur l’art contemporain.»

Une carte à jouer

Visionnaire ou rebelle, ce dernier n’a pas toujours pu s’y épanouir et l’étude menée par l’historienne de l’art Isaline Vuille, ne le cache pas! «Historiquement, il faut souligner que Lausanne a un rapport assez complexe avec l’art contemporain.» Si dans les années 60, les galeries-pilotes au Musée cantonal des beaux-arts —événement précurseur des foires d’art — attiraient loin à la ronde, si la scène contemporaine internationale a salué les «cinq mousquetaires lausannois», précurseurs de l’art vidéo, si le groupe Impact a secoué la rue et les mentalités, les liens ont parfois été tendus. «Il y a toujours eu une résistance et la presse, assez virulente, déteignait sur les politiques», appuie l’artiste Jean-Luc Manz pour qui les espaces d’art indépendant sont «le centre vital de la création». Aujourd’hui encore l’absence d’une Kunsthalle pèse alors que beaucoup reconnaissent à la Ville, une politique culturelle plus affirmée pour les arts de la scène.

L’intérêt concrétisé cette semaine par la signature de la convention est unanimement salué. démontrant pour les uns que la Ville se positionne dans l’interstice entre les écoles et les musées. Ce tremplin, ce terrain d’expérimentation pour les artistes. L’historienne de l'art Catherine Othenin-Girard, conservatrice de la collection de la BCV et consultante pour les acquisitions de la Vaudoise Assurance abonde. «C’est très intelligent de soutenir les espaces d’aujourd’hui qui préparent aussi la scène de demain, c’est même de l’ordre de la politique culturelle responsable. Ils sont là pour tester des choses, pour ouvrir un regard critique, créer un maillage et, à Lausanne, c’est un vrai vivier. Est-ce que ça fait de la ville, une ville d'art contemporain? Avec la grande aventure de Plateforme10 qui débute, il y a des atouts indéniables. Dans une économie où on parle beaucoup de tourisme culturel, il y a des cartes à jouer.»


Les lieux


1. Le Cabanon (2009)

Une passerelle En faisant toit commun avec l’UNIL, le Cabanon est dépendant de son hôte en même temps qu’il vise une certaine indépendance. C’est aussi cette dualité qui en fait un lien légitime entre les étudiants et les artistes, un espace formateur pour les premiers en même temps qu’expérimental pour les seconds. «L’expérience, c’est un peu notre ligne, appuie la co-présidente Clarissa Fornara, d’autant que l’équipe aux commandes est par la force des choses appelée à se renouveler souvent.» Le Cabanon confie le commissariat de ses expositions semestrielles à un étudiant et propose plusieurs événements en cours d’année (table-ronde, vente aux enchères, publication). Vente aux enchères, 12 mars (18h30) lecabanon-unil.ch

2. Silicon Malley (2015)

En solo plus qu’en duo Le projet monté du côté de Prilly devait durer une année, il a survécu à cette première expérience de douze expositions en douze mois! Et même sans aide financière pendant trois ans. «On a conservé le format de l’espace, ces 11 m2 si efficaces qui implique des choix forts. Il est très difficile de cacher les choses dans ce format, il faut tout donner», note le président Frédéric Gabioud. Les artistes qui acceptent cette économie d’espace, exposent en solo, la philosophie du lieu, et plus rarement en duo. siliconmalley.ch

3. Trafic (2007)

Tout écran Les membres de Trafic viennent tous des arts visuels mais ils ont choisi de mettre en avant l’image en mouvement, programmant l’art vidéo, l’art numérique et le cinéma expérimental. Une continuité avec l’histoire de Lausanne, pionnière de l’art vidéo dans les années 60, le temps des René Bauermeister, Gérald Minkoff, Muriel Olesen, Janos Urban et Jean Otth. «Il y a un héritage, c’est sûr, relève Jean-Michel Baconnier. D’ailleurs aujourd’hui, nous sommes un peu les seuls sur la place romande.» Focalisé sur les projections, Trafic n’exclut pas d’autres activités comme l’édition d’une revue papier. Le 8e numéro est en cours. «Inside», Gabriela Löffel, je 19 mars (19 h) trafic.li

4. L’Imprimerie (2008)

Sans frontière L-Espace, espace d’exposition de L-Imprimerie qui joue sur les frontières entre les arts visuels, le design et les arts appliqués, vit un tournant après un certain essoufflement. Mais les nouveaux venus sont dans la place, le poste de curateur est occupé (il sera mis au concours chaque année) et la mission est claire: monter trois expositions, faire parler du lieu, valoriser le travail des locataires de L-Imprimerie et inviter d’autres artistes, d’autres collectifs lausannois afin, précise Clothilde Wuthrich, «d’échanger aussi bien les idées que les publics». https://l-imprimerie.ch

5. art & fiction (2006)

Place aux artistes maison Le Kiosque art & fiction évolue en territoire connu et ouvre sa cimaise aux artistes publiés par les éditions, activité principale de l’enseigne lausanno-genevoise. «On fait un vernissage pour quelques jours d’ouverture mais, explique le cofondateur Stéphane Fretz, cela reste une activité mineure de la maison d’édition qui cette année fête ses 20 ans. À cette occasion, nous allons faire le tour des artistes les plus fidèles et dont nous possédons pas mal d’originaux.» artfiction.ch

6. Ateliers de Bellevaux (2003)

Un outil expérimental Depuis l’ouverture, la cinquantaine d’artistes présents sur site ont toujours pu considérer l’espace d’art doté d’une imprimerie et d’une menuiserie comme une extension de leur travail et un outil servant leurs propres expérimentations. Montrer un projet en cours. Monter une expo sur un week-end. Se confronter à l’avis d’un public plus large. Bien dans ses intentions, l’espace a doublé de surface et, depuis cette année, ce sont des curateurs indépendants qui vont gérer la programmation de cette vitrine expérimentale en conservant des dates pour les artistes de Bellevaux. ateliersbellevaux.ch

7. La Placette (2004)

Un tremplin «Il y a des gens comme Pierre Keller, Julian Charrière (ndlr: au MASI de Lugano jusqu’au 15 mars), Denis Savary, Nicolas Party qui ont exposé à la Placette, se réjouit Lorraine Pidoux. Et d’autres aussi qui sont tombés dans l’oubli. C’est notre force à tous, nous pouvons nous permettre de prendre des risques. En mars, nous comptabiliserons 183 expositions sur seize ans. On essaie souvent de donner l’opportunité d’une première expo aux artistes.» «Aguanile, Sebastian Davila», jusqu'au 1er avril www.laplacette.ch

8. Tunnel-Tunnel (2016)

L’art de la rencontre À la création de l’espace, l’équipe en charge était d’une génération plus jeune que celle de Circuit et d’une génération plus âgée que les étudiants sortant de l’Écal. «Elle a donc pu se glisser entre ces deux générations avec sa vision propre doublée d’une volonté de rigueur, explique Guillaume Pilet. Être artiste, poursuit-il, c’est travailler seul, en s’impliquant dans ce genre d’espace, c’est participer à la vie locale et développer des projets collectifs. Ici, on provoque beaucoup de rencontres entre les artistes et les chercheurs dans d’autres domaines.» Tunnel-Tunnel s’active aussi sur le terrain pratique avec l’ouverture, le lundi soir, d’une permanence juridique pour les artistes.

Collective Disgrace «No teeth left», du 6 mars au 11 avril tunneltunnel.ch

9. Standard/deluxe (2005)

L’ouverture totale «Nous ne sommes pas un espace fermé, mais très accueillant et ce serait super si les médias et un public plus large venaient à nous, lance Nicolas Savary. D’autant que notre lieu d’exposition dans une cour intérieure assez peu connue est vraiment singulier.» Sur la place depuis un certain temps, Standard/deluxe propose à chacun de ses onze membres qui en a envie d’assurer le commissariat d’une exposition. «Ce qui nous donne une programmation assez ouverte et hétéroclite et qui permet de croiser les disciplines comme les générations.» Nicolas Fournier, «Chutes et trouvailles» (14 mars au 4 avril) standard-deluxe.ch

10. Abstract (2000)

Un autre regard L’espace fête ses 20 ans cette année avec une riche publication! «C’est beaucoup, oui et, note Alain Weber, avec finalement assez peu de moyens. Nous avons résisté au temps, aux mutations, avec, au départ, un champ assez large (design, architecture, art contemporain) avant de resserrer la focale sur l’art contemporain dès 2003.» L’espace monte quatre expositions par année et deux événements pop-up poursuivant tous un même but: diffuser la création régionale. «Je ne suis pas un plasticien, poursuit Alain Weber, mais un passionné d’art contemporain, c’est ce qui me fait avancer et rencontrer des gens et c’est peut-être aussi ce qui fait notre singularité.» Vernissage du livre «Forever Young» célébrant les 20ans d’Abstract, ce samedi (17h) abstract.li

11. Circuit (1998)

L’aîné Les cinq jeunes artistes (Natacha Anderes, Luc Aubort, Philippe Decrauzat, François Kohler, Didier Rittener) qui ont positionné Lausanne sur le circuit de l’art contemporain gravitent toujours autour du Centre d’art, désormais codirigé par François Kohler et Damián Navarro. Lorsqu’ils se sont lancés, l’Écal vivait ses premières années, mais Lausanne n’avait pas vraiment de lieux d’art contemporain. Depuis, plus de 400 artistes sont passés par Circuit, dans l’un ou l’autre des neuf événements annuels. «L’idée, relevait l’année dernière Damián Navarro, est de s’impliquer, de rendre l’art visible et pas de le produire. C’est un engagement vis-à-vis de la cité, un engagement social.» Exposition collective du 28 mars au 9 mai. circuit.li

12. Alienze (2017)

Se diversifier Noémie Degen et Simon Jaton se sont lancés dans l'aventure Alienze alors que tous deux étaient encore à l’ECAL avec l’envie d’ouvrir un lieu d’expérimentation pour se frotter à d’autres réalités que les impératifs plus scolaires. «C’est un super moyen de se préparer et d’entrer dans la vie professionnelle avec des outils qui ne sont pas forcément donnés à l’école, expliquent-ils. Et même si c’est un sacerdoce, on apprend beaucoup des rencontres et des échanges.» Aujourd’hui à Vienne où ils font leur master, les deux artistes poursuivent leur programmation lausannoise, invitant des sensibilités qui les touchent. alienze.ch

Créé: 29.02.2020, 10h16

À venir encore

13. Urgent Paradise (2012)



Créer la différence Resté jusqu’en 2018 à sa première adresse, Urgent Paradise vient de vivre une année d’itinérance et cherche désormais un nouveau lieu pour se redéployer avec l’intention de présenter de jeunes artistes.

«L’intérêt pour nous, assurent Myriam Ziehli et Ascanio Cecco, étant de créer des choses, de susciter des rencontres et d’expérimenter. Nous avons la liberté de mettre en place des choses et de les mettre en place différemment que les structures plus institutionnelles.»

urgentparadise.ch

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