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Quand l’art désamorce l’histoire

La Fondation de l’Hermitage à Lausanne poursuit sa balade à travers les collections privées avec celle d’Emil Bührle, l’industriel zurichois qui doit sa fortune à l’armement.

En attendant d'intégrer une nouvelle aile du Kunsthaus de Zurich, la collection Bührle fait halte à Lausanne.
En attendant d'intégrer une nouvelle aile du Kunsthaus de Zurich, la collection Bührle fait halte à Lausanne.
Keystone
«L'Italienne», de Pablo Picasso (1917)
«L'Italienne», de Pablo Picasso (1917)
FONDATION COLLECTION E.G. BUHRLE
«Le salon des Natanson, Rue Saint-Florentin», de Edouard Vuillard (1897-1898)
«Le salon des Natanson, Rue Saint-Florentin», de Edouard Vuillard (1897-1898)
FONDATION COLLECTION E.G. BUHRLE
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La collection Bührle est de celles qui vivent avec la controverse dans leur ADN. De celles qui ont l’histoire – et ses pages les plus sombres – comme trame. Mais de celles, aussi, qui laissent exploser de fascinantes énergies créatrices avec, pour appui, une même acuité. Un même regard fondateur. Si le nom d’Emil Bührle (1890-1956) renvoie à l’industrie de l’armement, s’il n’y a pas de mystère sur sa fortune accrue en fournissant le IIIe Reich, si l’ombre des œuvres d’art spoliées plane sur sa collection – treize au total, il en rendra quatre et s’arrangera pour conserver légalement les autres – c’est aussi cette sensibilité qui a su ne pas s’arrêter sur les plus faciles des Monet, Manet, Renoir, Cézanne, Degas, Van Gogh et autres Gauguin.

Seul maître à bord de sa collection, le philosophe devenu industriel semble avoir cherché la densité, les prises de risque et les angles insolites. Il aime les regards perdus ou pensifs, les humanités comme les ciels tourmentés et, à une exception près – celle de l’iconique Garçon au gilet rouge de Cézanne – il ne semble pas avoir visé la touche immédiatement reconnaissable de l’artiste comme s’il était appelé par une certaine complexité en plus d’une sourde mélancolie. N’a-t-il pas acheté Le suicidé de Manet? Un portrait de famille que Degas laisse volontairement inachevé? Une brassée de tournesols de Gauguin occupant une chaise? Les exemples se multiplient, la traque à la singularité se répète comme une constante et c’est le portrait de ce collectionneur en conversation intime et solitaire avec ses œuvres qui se dessine. De rares bijoux achetés sur un rythme presque compulsif, puis posés au sol de sa demeure après avoir envahi les murs et rempli la maison voisine transformée en dépôt.

Des impressionnistes surtout. Des anciens. Des modernes et… deux erreurs de parcours d’un amateur de portraits. La première, Bührle l’a payée très cher, trop cher pour un faux autoportrait de Rembrandt, il l’a reconduite trois ans plus tard en se laissant abuser par un Van Gogh qui n’en était pas un. «Mais au-delà de ces deux erreurs, analyse Lukas Gloor, directeur de la Fondation Bührle, c’est en historien de l’art et en intellectuel qu’il a constitué un ensemble autour d’un noyau impressionniste pour les insérer entre les prédécesseurs et les successeurs.»

Sans hésitation

Aussi Sylvie Wuhrmann, directrice de la Fondation de l’Hermitage, n’a pas hésité une seule seconde avant d’ouvrir ses cimaises. «Au contraire! Ces œuvres sont magnifiques et elles ne doivent pas disparaître derrière le poids de l’histoire. C’est la nôtre, oui, c’est celle aussi d’une politique de neutralité discutable de la Suisse pendant la guerre et les choses doivent être dites. Elles le sont d’ailleurs à l’étage dans une section réservée à l’histoire et dans le catalogue qui donne toutes les provenances ainsi que, pour la première fois, la liste des 633 acquisitions d’Emil Bührle.» Les héritiers en possèdent une partie et la Fondation une autre, mais son directeur ne frémit pas à l’idée de nouvelles demandes de restitution. «Peut-être y en aura-t-il, mais ce n’est pas comme si ces œuvres, même encore en mains privées, n’avaient jamais été visibles. Elles ont fait l’objet de prêts comme de publications dans les catalogues raisonnés de chaque artiste avec des provenances établies.»

Et… les deux œuvres «spoliées» accrochées en toute transparence à l’Hermitage sont définitivement liées à cette histoire. Acquise en 1942 auprès de la Galerie Fischer à Lucerne – qui, trois ans auparavant, avait organisé une vente d’art moderne provenant des musées allemands, en présence des Kunsthaus de Bâle et de Berne – La Liseuse de Jean-Baptiste Corot appartenait de droit au marchand de Picasso, le Français Paul Rosenberg. Sur décision du Tribunal fédéral, le tableau aurait dû lui être renvoyé à New York où il vivait, en exil, mais Emil Bührle n’a pu s’y résoudre. Trop attaché à l’œuvre, il a proposé de la racheter… une deuxième fois et fera pareil avec un Manet, le tableau préféré de son épouse. L’opération coup de cœur se répétera neuf fois alors que Rosenberg devient l’un de ses marchands réguliers.

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