L’art d’ouvrir les portes et de les laisser ouvertes

PortraitDirectrice du Centre d’art contemporain d’Yverdon, Karine Tissot en a fait une adresse qui compte.

Karine Tissot, dirige le Centre d'art contemporain d'Yverdon depuis 2013.

Karine Tissot, dirige le Centre d'art contemporain d'Yverdon depuis 2013. Image: JEAN-PAUL GUINNARD

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Dans la vraie vie comme au cinéma, Karine Tissot n’éclate ni en sanglots ni de rire, c’est venu comme ça! Et c’est juste son caractère, pas une posture, d’autant que la directrice du Centre d’art contemporain d’Yverdon (CACY) a bien d’autres choses à exposer – dont l’art, son univers et peut-être même son sacerdoce, au point de souffler: «Je ne sais pas s’il y a beaucoup de choses en dehors.» Pudique ou tactique? Le sourire sert d’excuse, la discrète réservant quelques surprises résumerait volontiers son autobiographie à cette seule ligne, et pourtant…

Sa force réside dans la démonstration que rien n’est impossible et son énergie dans l’accomplissement de ses combats. Mais derrière ce sourire, toujours, il y a ce tempérament de bâtisseuse prête à lézarder certaines raideurs politico-administratives lorsqu’il s’agit de défendre sa cause, ses acteurs et son public. Il lui faut une camionnette pour un transport? Elle a besoin d’un aval pour habiller de couleurs les murs de l’espace d’exposition? D’un autre pour transformer cette ancienne halle aux grains en salle de concert pour les 90 diamants mandarins du plasticien français Céleste Boursier-Mougenot? L’initiatrice du CACY sait toujours à quelle porte frapper. L’opiniâtreté. Cette même porte que l’étudiante poussait déjà pour s’offrir l’avenir rêvé.

Si elle a toujours dessiné, mais finalement un peu comme tout le monde, ce destin dans le monde de l’art s’est présenté sous la forme d’une claque. La future mordue a 14 ans; en séjour à Lugano avec une copine de classe et sa famille, elle visite le Musée Thyssen-Bornemiza. «Je ne viens pas d’une famille où la culture importe, il n’y avait pas de tableaux, on n’allait pas au théâtre. Et là je n’ai vu que des chefs-d’œuvre: le choc.» L’art, son histoire où les portes s’ouvrent à l’infini sur d’autres, déboule sur sa route, la Lausannoise élevée à Morges n’hésite pas. Elle trace la sienne direction Genève, parce que le Collège Voltaire offre une section arts visuels, et l’Université, un atelier pratique démystifiant l’absolutisme théorique. Et comme si l’aventure en terres inconnues n’était pas complète, elle y ajoute l’apprentissage du russe avec des séjours fréquents à la découverte de sa culture et de l’esprit de ceux qui le parlent.

Défis et coups de cœur

«J’ai payé mes études grâce à différents petits jobs, du gardiennage de piscine, des cours de natation – l’histoire, c’est que, enfant, j’ai failli me noyer, alors j’ai appris –, et comme je n’avais pas assez d’heures, j’ai aussi conduit des trams. L’uniforme était assez dégueu pour vous transformer, mais je peux vous dire que lorsqu’on est au rond-point de Plainpalais, on est content de ne pas se faire remarquer des autres étudiants. En revanche, c’était extrêmement formateur et ça m’a permis de rester libre.» Inconditionnelle, l’exigence l’était déjà, elle l’est toujours. Pour la quadragénaire mariée à un éditeur-graphiste – «eh oui, s’amuse-t-elle, depuis longtemps, Tissot n’est qu’un nom de scène» – comme pour l’hyperfan d’Apolline. Sa fille de 7 ans, qui l’entraîne hors de sa zone de confort dans ce doute lancinant d’être une bonne mère qui travaille. Mais elle l’y ramène aussi. «Un jour, elle ne veut plus aller dans les musées, un autre, elle dessine les plans d’exposition que je dois transmettre aux artistes. Il faut dire qu’elle est née en même temps que le CACY, alors… une autre inconnue pour moi.»

«L’histoire dira ce qu’il restera de cet art en train de se faire, pour ma part, j’aime son côté pléthorique. J’aime m’y perdre et devoir trouver un chemin»

Comprenons ce nouveau défi qui la galvanise! Le temps qu’il faut pour atteindre l’objectif, comme celui qui passe, n’a pas prise. D’ailleurs difficile de lui donner un âge. «Même moi je dois toujours calculer et ne me rends pas compte que je vieillis, ce qui est un problème.» Karine Tissot ne perd pas davantage son temps à le remonter, seul ce qui peut encore être fait importe. «Bouger les montagnes, c’est elle, commente Mayte García Julliard, assistante conservatrice au Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH). Je lui ai toujours dit que, si elle devait déplacer le Jura au Salève et vice versa, elle trouverait le moyen de le faire. Là, et avec une Municipalité qui a accepté de jouer le jeu, elle a métamorphosé Yverdon. Après, voilà… les gens courageux peuvent faire peur.»

Fonceuse dans l’âme, l’historienne de l’art, déjà passée par le MAH et le Mamco à Genève, n’a pas hésité. Lorsqu’on lui dit que l’ancienne galerie de l’Hôtel de Ville d’Yverdon se cherche un avenir, elle prend le train et son vélo pliable. «J’étais persuadée que j’allais devoir pédaler un bon bout: en fait, c’était tout près! Mais quel coup de cœur, en arrivant: les lieux, leur cachet, ce côté crypte, tout m’a impressionnée.» Face aux décideurs, son projet plus appliqué que ses connaissances topographiques de la cité thermale, Karine Tissot ose comme toujours. La capitale vaudoise déjà bien centrée sur son Pôle muséal, elle se met en tête d’inoculer le virus de l’art contemporain à Yverdon. Une belle idée, que Sébastien Mettraux plébiscite encore! «Comme artiste originaire du Nord vaudois, je lui suis très reconnaissant d’avoir contribué à sa redynamisation culturelle. L’énergie qu’elle déploie est juste stupéfiante et je peux vous dire que lorsqu’on a son appui, on sait qu’on va à bon port.» Le CACY fête ses six ans, il a déjà été invité à artgenève, et sa directrice à Paris pour monter la carte blanche à la Suisse de l’Art Fair 2018: la souche a pris, l’adresse fait partie des incontournables, renouvelant le regard sur l’art contemporain à chaque exposition. «L’histoire dira ce qu’il restera de cet art en train de se faire, pour ma part, j’aime son côté pléthorique. J’aime m’y perdre et devoir trouver un chemin.»

Créé: 24.06.2019, 09h24

Bio

1974 Naît le 25 mai à Lausanne, puis passe son enfance à Morges.

1999 Obtient sa licence ès lettres à l’Université de Genève. Des études complétées plus tard par un DES en muséologie.

2000 Travaille au Musée d’art et d’histoire de Genève.

2006 Entre au MAMCO, à Genève.

2010 Publication d’«Artistes à Genève», aboutissement de quatre ans de travail pour un ouvrage colossal dont elle a assuré la direction pour les Éditions L’Apage.

2011 Naissance de sa fille Apolline.

2013 Ouverture du CACY, Centre d’art contemporain d’Yverdon-les-Bains.

2018 La Suisse invitée d’honneur du salon Art Paris Art Fair, elle est choisie comme curatrice des expositions qui lui sont consacrées. Bénéficie d’une résidence de six mois à Londres.

2019 Accueille «Plattform19» pour la première fois en Suisse romande, expose Marie Velardi jusqu’au 21 juillet et l’Yverdonnois Étienne Krähenbühl dès le 16 août.

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