L’art, nouvelle énergie de l’usine électrique

Art contemporainLongtemps en retrait, Montreux s’ouvre une nouvelle perspective sur la scène plastique grâce à une coloc' d’artistes dont Christine Sefolosha et Eric Winarto.

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Deux heures ont passé, la lumière n’est plus, il faut courir à l’interrupteur. Le comble dans une usine électrique, mais Christine Sefolosha n’en fait même plus cas. L’énergie, l’artiste a l’habitude de la renouveler à différentes sources. L’intangible. La perpétuité. Le fantomatique. L’humanité. Accrochée à l’enseigne de la Neuve Invention ou de l’Outsider Art à Paris, New York et Lausanne, la Montreusienne raffine leurs dissonances pour les faire jouer sur la Toile et excelle dans l’ordonnance de leurs réalités. Rêves architecturés, vaisseaux chargés de mutants, ses toiles naviguent dans l’entre-deux pour aborder l’attente. Pas étonnant que l’artiste se soit retrouvée dans ce Taulan entre deux âges, cette usine électrique turbinant encore à plein régime les eaux de la Baye de Montreux, mais désertée par les employés de Romande Energie partis vers la modernité.

«J’ai découvert l’endroit en me baladant, ça avait l’air grand et semblait désert»

Là-bas, dans le village des Planches, dans une orgie de verdure, sous sa cheminée de brique et sous le viaduc de l’autoroute A9, même les Montreusiens avaient oublié la vénérable pionnière. «J’ai découvert l’endroit en me baladant, ça avait l’air grand et semblait désert», raconte Christine Sefolosha. Alors… elle a «toqué, il y avait une véritable ruche à l’intérieur. J’ai demandé s’il y avait une possibilité d’installer un atelier dans les locaux déjà désaffectés.»

Usine à idées

L’artiste y est depuis huit ans. Elle y est restée une fois l’effervescence éteinte. «J’ai appelé le siège de Romande Energie pour savoir ce qu’il comptait faire en leur glissant que, si jamais, j’avais une suggestion.» Un artiste, puis deux, puis trois, l’ont concrétisée jusqu’à faire de Taulan une nouvelle usine à idées. L’une de ces éclosions solidaires, susceptibles d’inscrire l’histoire de l’art dans une ville. Un atelier à tiroirs multiples. Un antre de sociabilisation. Un esprit Factory qu’Andy Warhol n’aurait pas renié, sauf que les colocs montreusiens n’y usinent pas le multiple et n’ont pas davantage l’intention d’y fabriquer de «superstars».

Unis par le travail

Leurs liens avec le site, les artistes de Taulan le filent avec son affectation, ses vieux murs, ses valeurs premières. Parfois galvaudée dans le trop-plein de facilité d’une certaine scène contemporaine ou alors pervertie par sa vacuité, ici, l’ardeur au travail fédère. Elle est même clé pour passer la porte de la partie en friche de l’usine et rejoindre «cet endroit habité par le labeur».

Echaudée par la débandade fatale au Toit du Monde, à Vevey, Christine Sefolosha a pisté des «gens qui travaillent». L’électron très libre de la sculpture cinétique, le Montreusien Pascal Bettex, déjà en ébullition dans sa «cathédrale du bonheur» de 11 mètres de haut, la Blonaysanne Liliana Gassiot en cours d’installation avec ses points piquant les fantaisies oniriques. C’est encore Eric Winarto – ses picturalités méditatives et ses jeux contemplatifs –, qui est arrivé de Genève.

«Pour créer on a besoin d’un cadre, d’une maison, on a besoin d’une intensité, souffle-t-il. Ici, elle est pleine. Flottant entre le mouvement industriel et le théâtre de nature, elle incite à prendre le temps de réfléchir. Mais je crois que j’ai absorbé ce lieu, j’ai déjà fait deux toiles.» Le plasticien appelé sur les scènes qui comptent en Suisse ou à l’étranger, en galerie ou dans les musées, a fait plus encore. Dans le prolongement de l’atelier, avec Vincent Carpentier, ils ont pensé et ouvert Listrik, un espace d’exposition destiné à mettre en valeur cinq fois par année «des artistes déjà reconnus ou en voie de l’être». Des artistes de leur galaxie portés par l’énergie du travail.

«Je crois que j’ai absorbé ce lieu, j’ai déjà fait deux toiles»

A Taulan, il a suffi de ce seul mot pour que le courant passe entre les constellations des uns et des autres. Depuis, les choses vont vite. Très vite. La première collective s’achève dimanche, d’autres plasticiens se rapprochent et l’inauguration officielle de l’ensemble se profile pour septembre. Pionnière suisse de l’électrification du domaine public, l’usine aurait pu disparaître, rasée. Mais, grâce à l’intégrité artistique de ses locataires, elle va continuer à écrire une histoire d’éclaireur. Mais, cette fois, sur une scène où Montreux la musicale est encore assez discrète.

Montreux, Usine de Taulan, Listrik Lu-ve (16 h-19 h) Finissage de l’exposition en cours – une collective – di 31 juillet

Créé: 27.07.2016, 18h57

Première suisse

Construite en 1886 au bord de la Baye de Montreux, l’usine électrique de Taulan a permis de mettre sur les rails la première ligne de tramways de Suisse – la deuxième en Europe – reliant Montreux et Vevey. C’est elle qui donnera lieu à une autre première – romande cette fois –, lorsque le Grand Hôtel de Territet devient, en 1888, le premier édifice public doté d’un éclairage électrique. Les derniers électriciens partis fin 2015, le courant est passé à Taulan pendant cent trente ans! Il y passe encore, mais désormais géré depuis d’autres sites de Romande Energie.

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