L’art rend visible l’invisible cloître de Concise

Exposition Propriété privée, le domaine de La Lance devient public le temps d’une expo et d’un dialogue entre l’art et le sacré.

Réunis dans l'ouvrage

Réunis dans l'ouvrage "Des ombres", les textes d'Alexandre Correa et les photos de Patrice Schreyer rejouent leur connivence à La Lance. Image: OLIVIER ALLENSPACH

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Pour lui, il est ce ressort qui entraîne plus loin, cette audace qui a au moins «3000 années-lumière d’avance sur nous». Pour elle, il est comme un compagnon de vie, un agent de communication qui s’infiltre dans le quotidien, dans tous ses gestes. Oser dire… après de telles déclarations d’amour que Jorge Canete et Nathalie Hecker ne sont pas fans d’art contemporain tiendrait de l’hérésie! Un mot d’autant plus interdit que l’architecte d’intérieur auréolé de sept oscars de la branche et la cofondatrice de Murs Porteurs – société qui amène l’art contemporain en entreprise – ont choisi de conjuguer leurs deux sensibilités pour l’avant-garde dans un cloître.

Un petit bijou d’architecture gothique égaré dans une abondante verdure entre les rives du lac de Neuchâtel et la route cantonale reliant Concise à Vaumarcus, un carré sacré que le temps aurait épargné et que la privacité du domaine de La Lance qui l’abrite a tenu loin des regards. Mais ses voûtes à doubles piliers savent encore prendre la lumière et ses dalles assourdir les murmures, même si cela fait plus de sept siècles qu’aucun chartreux ne les a foulées.

Lieu de déambulation pour les frères de l’ordre fondé par saint Bruno, le cloître était aussi l’espace où ils étaient, une fois par semaine, autorisé à briser le silence de leur vie contemplative. Belle coïncidence ou juste rappel historique, un fond sonore accompagne l’exposition, la première, imaginée par Jorge Canete et Nathalie Hecker. «Il y a les artistes exposés, le photographe Patrice Schreyer et l’auteur Alexandre Correa, il y a aussi leur réelle connivence. Mais, rappelle Jorge Canete, il ne faut pas oublier le troisième interlocuteur: le cloître! Une contrainte en même temps qu’un formidable appel à la créativité.»

Dialogue entre l’art et le sacré

Locataire depuis quelques mois d’un fragment du domaine, l’architecte d’intérieur n’a pas eu beaucoup de difficulté à convaincre l’hoirie propriétaire de l’ensemble de faire dialoguer l’art et le sacré, et d’ouvrir le cloître au public. «Acquis à la cause de l’art contemporain, tous ont très vite été très réceptifs à cette nouvelle aventure, poursuit-il. De notre côté, nous avons cherché les correspondances avec l’ADN de la chartreuse, par exemple avec le chiffre sept renvoyant à saint Bruno et ses six compagnons de base comme aux sept étoiles figurant sur l’emblème de l’ordre. Nous avons donc semé sept îlots de lecture proposant des extraits du livre Des ombres, d’Alexandre Correa, et quatorze œuvres de Patrice Schreyer. L’idée n’est pas de forcément faire valoir ces correspondances mais de les avoir pour qui veut les voir.»

Intitulé «(Transfigurer) des ombres», le corps-à-corps entre littérature et photographie, entre le poids des mots et la fugacité des atmosphères photographiées, entre l’art profane et l’architecture sacrée, reflète la dualité dans laquelle vivaient les chartreux confinés dans l’austérité pour servir le divin. Disséminés dans le cloître, des papillons sont là pour rappeler cet appel vers la lumière. «Nous avons voulu une exposition très émotionnelle en proposant une immersion dans tous les sens, l’olfactif compris, souligne Nathalie Hecker. Trois autres expositions sont d’ores et déjà programmées jusqu’en septembre (ndlr: Silvana Solivella, Olivier Estoppey, Philippa Smith). Des accrochages qui, à des degrés divers, tisseront des liens avec le cloître et son passé chartreux selon la philosophie que nous nous sommes fixée.»

Concise, domaine de La Lance
Jusqu’au je 7 avril, du lu au ve (8h30-17h30) sur rdv en envoyant un mail à info@ch-art-reuse.com ou au 078 710 25 34 www.ch-art-reuse.com (24 heures)

Créé: 19.03.2016, 16h59

Jamais, ils ne furent treize à la table de la chartreuse de La Lance

Othon de Grandson avait vu un peu grand! Le monastère qu’il fonde, en 1317, pour les chartreux sur le domaine de La Lance, au bord du lac de Neuchâtel, à quelques encablures du village de Concise, n’hébergera jamais plus de quatre ou six moines. Pourtant… tout était prévu pour en accueillir treize! Mais, faite pour être contrariante, l’histoire en a décidé autrement. Après les conflits – menés par les troupes confédérées qui le détruisirent, en 1475, pendant les guerres de Bourgogne –, c’est finalement l’introduction de la «nouvelle foi», en 1538, qui aura définitivement raison de la chartreuse de La Lance consacrée deux siècles plus tôt par l’évêque de Lausanne.

Une aubaine pour le bailli de Grandson Jacques Tribolet, qui en profite pour s’offrir le domaine. Après plus de deux cents ans dans la famille Tribolet, la propriété change plusieurs fois de mains, arrivant, en 1770, dans celles de Simon de Rochefort de Neuchâtel. Il la conservera à peine deux décennies, juste le temps de se faire maître d’œuvre de la grange et de l’écurie. En 1794, le domaine entre dans le patrimoine bâti de la famille du banquier neuchâtelois, industriel et négociant en thé et coton Jacques-Louis de Pourtalès, qui, pour la petite histoire, n’est autre que le fils d’un huguenot cévenol! Dans cette guerre de religions qui n’en est pas une, l’avantage tourne toutefois en faveur des moines chartreux, qui ont laissé une trace indélébile sur la propriété: se devant de vivre en autarcie, ils y ont planté des vignes afin de cultiver leur propre vin de messe.

Baptisé du nom du ruisseau – La Lancy – qui à l’époque servait de frontière entre la seigneurerie de Grandson et le comté de Neuchâtel, le domaine viticole s’étend aujourd’hui sur huit hectares et produit du pinot noir, de l’œil-de-perdrix, du gamaret-garanoir, du chauval et du chardonnay. Classé bien culturel d’importance nationale, comme le château de Blonay, l’abbatiale de Payerne ou encore la villa Le Lac à Corseaux, il est encore aujourd’hui une propriété privée. Ses volumes correspondent toujours à ceux de son riche passé, mais, à l’image de l’église désacralisée et transformée en cave à vins au XIXe siècle, ils ont changé d’affectation…

Derrière les tours du domaine de La Lance se cache le cloître gothique qui accueillait les déambulations des chartreux au XIVe siècle.

(Image: GILLES SIMOND)

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