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L’art s’emprunte et s’invite dans les salons

L’artothèque de Sion remporte un véritable succès auprès des Valaisans. Inédit en Suisse, le concept permet de ramener un tableau chez soi.

Nicolas Carruzzo, Maud Zermatten, Virginie Héritier et Anne-Florence Delaloye sont des utilisateurs assidus de l'artothèque. Chantal Dervey
Nicolas Carruzzo, Maud Zermatten, Virginie Héritier et Anne-Florence Delaloye sont des utilisateurs assidus de l'artothèque. Chantal Dervey
Chantal Dervey

On connaissait les bibliothèques, les médiathèques et les ludothèques. Véritables puits de savoirs et de divertissements, au service de populations avides de nouveaux horizons. Des lieux qui permettent aussi d’emporter chez soi ouvrages et autres objets de culture, gratuitement. Place aujourd’hui à l’artothèque. Le mot n’apparaît pas en terrain connu. Le concept reste le même: emprunter et rendre. Dans ce cas des tableaux. Inédite en Suisse, l’idée est née l’année dernière, à la Médiathèque Valais-Sion.

Posséder une œuvre picturale originale n’est pas chose anodine, l’investissement financier n’est pas à la portée de tout le monde. «Personnellement, je n’ai pas les moyens d’acquérir un beau tableau, explique Virginie Crettenand, une utilisatrice. D’ailleurs, je ne ressens pas le besoin d’en être la propriétaire. J’aime quand la décoration évolue autour de moi!» À l’artothèque, unique modèle en Suisse financé par les fonds publics, une carte de bibliothèque suffit pour emprunter une des 504 œuvres répertoriées. Si l’idée du service existe depuis dix ans au sein des hautes instances de la culture valaisanne, le projet n’a concrètement démarré qu’en 2015. «Notre volonté était de rendre visible l’art contemporain et de permettre de se l’approprier», explique la responsable Véronique Maret.

Démocratiser l’art

Discrète, l’installation se dresse au fond de la médiathèque, située aux Arsenaux - nouveau pôle culturel de Sion - à l’intérieur d’un cube aux murs épais. Accessible sans surveillance durant les heures d’ouverture, la confiance règne en maître mot! À l’intérieur, les déambulations se font entre les peintures, les gravures et les dessins encadrés sous verre, accrochés aux grillages verticaux et coulissants. Ici le toucher prend tout son sens: on peut décrocher une œuvre, la tenir, l’observer. Et pourquoi pas espérer le coup de foudre! Pas convaincu? On la reposera, le choix est vaste et s’étend jusqu’au sous-sol, où se situe une grande partie de la collection. Réalisés en majorité par des artistes issus du canton du Valais, les tableaux s’empruntent durant trois mois. Le dispositif facilitant l’ultime étape du transport jusqu’au salon: du papier bulle, de la bande adhésive, des ciseaux et des sachets en tissu sont mis à disposition. Ici, chacun est responsable.

«Avec Malraux, l’intérêt principal était de rendre accessible à tous l’art contemporain, qui était plutôt réservé à une élite»

«Historiquement, l’artothèque apparaît dans la culture francophone en 1961 avec André Malraux, rappelle Stève Bobillier, philosophe et éthicien qui a suivi le projet depuis ses prémisses. Lorsqu’il inaugure la première au Havre, à l’ouverture de la Maison de la Culture, il reprend une idée déjà courante en Allemagne.» Et d’expliquer que le ministre français de la Culture avait plusieurs objectifs en tête, dont le premier était d’élargir les sensibilités. «L’intérêt était de rendre accessible à tous l’art contemporain, qui était plutôt réservé à une élite. Le fait d’emprunter une œuvre pour l’accrocher dans son salon la désacralise déjà énormément.» Autre objectif de l’écrivain et politique, la médiation. «Aujourd’hui, intégrer un tel projet en bibliothèque est idéal, souligne encore le philosophe valaisan. Celle-ci devient davantage un carrefour d’échanges, et provoque des rencontres entre le public et les auteurs.»

Bien connu en France, le concept n’a pas encore séduit ailleurs en Suisse. Preuves en sont les froideurs du Grand Conseil vaudois au moment d’un postulat déposé pour un tel lieu l’année passée par Léonore Porchet. «La commission n’a soutenu qu’une partie de mon texte, explique la députée Verte. J’ai finalement modifié ma demande et l’actuelle conclusion, tout juste acceptée et envoyée au Conseil d’État, devrait permettre de développer la numérisation des œuvres et la médiation culturelle.» Mais pas d’artothèque en vue, donc. À Genève, une pinacothèque a vu le jour en 2005, permettant aussi d’emprunter une peinture, mais son association ne découle pas d’une initiative cantonale. Au niveau du coût, il faut compter 150 fr. pour une location annuelle, contre la gratuité totale pour l’artothèque. Côté démocratisation de l’art, notons aussi l’achat collectif en décembre 2017 du «Buste de mousquetaire» de Picasso, par 25 000 internautes en 48 heures, sur le site QoQa.ch. Une façon de partager un chef-d’œuvre dans une large communauté.

Laisser libre cours à son instinct

«L’art est fait pour circuler! s’exclame l’artiste Anne-Chantal Pitteloud. Je suis consciente que les puristes puissent être agacés, mais je trouve cette initiative formidable et symboliquement très forte.» Un avis que partage la peintre Marie Escher-Lude, dont le travail est aussi exposé à l’artothèque. «Indirectement, c’est sûr, ça nous fait de la publicité. Mais je trouve surtout merveilleux que tout le monde puisse accueillir une œuvre chez soi!» Selon le photographe Nicolas Crispini, tout le dispositif est efficace et a du sens. Il ajoute: «J’aime bien le fait que l’art passe de main en main. Et il faut rester modeste, nous ne parlons pas ici de tableaux de Léonard de Vinci!»

«L’art est fait pour circuler! Je suis consciente que les puristes puissent être agacés, mais je trouve cette initiative formidable»

L’engouement des utilisateurs semble justement à la hauteur des porteurs du projet. «Avec plus de 1850 œuvres prêtées en une année, les usagers sont au rendez-vous, se réjouit Romaine Valterio Barras, directrice de la médiathèque. Et ce lieu ne fait pas de concurrence. Il apporte au contraire une offre qui manquait à la population.» Après une année, l’enthousiasme des emprunteurs reste intact. Qui l’eût cru! Virginie Héritier, avec six autres amis, a lancé un groupe WhatsApp «Artothèque». Ses membres se rencontrent tous les trois mois pour partager un repas au restaurant, avant de choisir un nouveau tableau. Puis, une fois rentrés, ils s’envoient une photo de l’œuvre en situation, pour débattre des différentes mises en scène. Les participants pratiquent des professions très variées, comme dessinatrice en bâtiment, laborantine ou infirmière. «C’est un moment précieux pour nous, explique Virginie Héritier. Ce lieu nous a incroyablement soudés. Aujourd’hui, ces retrouvailles culturelles ont même dépassé le cadre de l’artothèque. Si un de nous se rend dans une galerie, il prévient systématiquement les autres pour qu’on puisse en profiter ensemble!» Le pouvoir rassembleur, n’est-ce pas là d’ailleurs une des valeurs essentielles de l’art?

www.mediatheque.ch

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