«Peu d’artistes osent se jeter dans le vide»

ExpositionSon amour des mots et de la matière, l’artiste française Fabienne Verdier le dit en multipliant les actualités et les expositions entre Lausanne et Genève.

«Vide Vibration IV», 2017, Acrylique et technique mixte sur toile (110 x 150 cm).

«Vide Vibration IV», 2017, Acrylique et technique mixte sur toile (110 x 150 cm). Image: GALERIE ALICE PAULI

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Le souffle, la nature du ciel, une note de musique, l’effort, les primitifs flamands. Mais aussi la Pinakothek der Moderne à Munich qui lui a passé commande et vient de l’exposer dans une chambre d’échos avec l’alchimiste allemand Sigmar Polke. Ou encore Alice Pauli, la galeriste lausannoise chez qui elle revient dans une nouvelle majesté spirituelle, SA galeriste qui l’a «enfermée» dans son atelier quelque part en France pour lui offrir la liberté de croire en elle… C’était il y a quinze ans! On pourrait, on peut, parler de tout avec Fabienne Verdier, longuement, avant d’en arriver à son œuvre peint, cette vibration qui se nourrit en permanence de nouvelles quêtes.

«Les visions surgissent et tel un sourcier j’essaie de les capter. Je peins, j’oublie tout»

Toujours dans l’échange, que ce soit des savoirs comme des perceptions, l’artiste n’a pas peur des mots. Pas même de celui qui, aujourd’hui, cristallise les angoisses actuelles: le vide. C’est que dans ses immenses formats vivant dans le bleu nuit et rimant avec une inaltérable profondeur, Fabienne Verdier ne questionne pas – réflexe pressé d’une certaine scène et révélateur de sa vacuité. Au contraire, elle appréhende, cerne, essaie de comprendre. D’abord en intellectuelle, impulsive dans un deuxième temps, elle explore le sens. Mais au-delà de cette vraie passion pour la recherche fondamentale (une décennie de discipline calligraphique en Chine, une résidence en immersion musicale à la Juilliard School of Art de New York, un échange fécond en Engadine avec un astrophysicien), l’artiste agrège les connaissances, elle prend le temps de l’apprentissage comme celui du lâcher-prise. «Je me nourris, je me nourris et soudain, un matin, j’ai la clé de l’énigme. A ce moment-là, il n’y a plus de théorisation, les visions surgissent et tel un sourcier, j’essaie de les capter. Autour de moi, des bacs, des couleurs, c’est le chaos: je peins, j’oublie tout. C’est éprouvant. Colossal!» Dans les faits… un atelier sur mesure et un gigantesque pinceau relié à un rail, Fabienne Verdier le dirige des deux mains avec un guidon et dose les projections de peinture. Au sol, une toile. Sur les pressions de l’artiste, sur ses impulsions, la matière en prend possession, elle abonde, se dilue, griffe, éclate en mille jets et volutes. «Notre monde ne cesse de s’inventer de nouveaux langages, je travaille dans ce même élan avec le corps qui peint, tout le corps.»

Limpide, la dynamique saisit le regard mais c’est aux tripes qu’elle prend. L’œuvre de la Française n’est pas purement gestuelle, elle n’obéit pas à la seule liberté d’être et de faire, elle est émanation, traduction, transformation. Et en caressant de plus en plus près le mystère de l’ordre des choses, elle peut s’affranchir de la calligraphie chinoise – son sillon originel – avec pour preuve la série Vide Vibration aux cimaises de la galerie lausannoise. Grisante. Entêtante presque. Sa puissance de cohésion et, à la fois, sa force dans la diversité, aspirent sans pour autant entraîner dans l’inconnu.

À la frontière
À la frontière entre le chaos et l’harmonie, la fulgurance et la permanence, la fébrilité et la vigueur, l’écriture picturale danse avec l’informe mais au fil de sa chorégraphie, elle se charge de sens. «Intuitivement, je savais que le réel n’était pas le réel apparent que nous voyons de manière figurative et que derrière se cachaient une vibration et une énergie dont je n’arrivais pas à parler. Il a fallu la chance d’une pause réflexive offerte par la Fondation Yves et Inez Oltramare à Sils Maria, il a fallu ces longues conversations avec l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan qui m’a expliqué que 99,999999999% de la matière du réel n’est autre que du presque vide, que des atomes en mouvement. Un choc! Impossible dès lors de représenter le réel de manière figurative comme on l’a fait, par tradition, depuis des siècles.

C’est la matérialisation de cette autre vérité qui est donnée à voir chez Alice Pauli. Elle grésille, trépide, ondoie. Rythmés par de nouvelles impétuosités, les signes traversent la toile, la scandent ou l’envahissent mais tous surgissent d’une même épaisseur méditative vers la surface pour suggérer et faire de l’œuvre d’art un miroir du réel. «Toutes les formes fluctuantes viennent du vide, on peut toujours essayer de le remettre en cause, mais nous vivons dans un monde d’ondes. Mieux vaut donc jouer avec sinon on meurt avec. Chevauchons ce grand flux, prenons conscience et acceptons ces turbulences pour ne pas les prendre de plein fouet! Peu d’artistes osent jouer avec le vide, moi c’est l’art qui m’a aidé à faire ce passage, à faire que la vie devienne précieuse et différente: je crois que c’est là, son vrai rôle.» (24 heures)

Créé: 13.11.2017, 17h01

Infos pratiques

Galerie Alice Pauli, Lausanne
Jusqu’au 30 décembre, du mardi au samedi

Renseignements: 021 312 87 62
www.galeriealicepauli.ch

En dates

1962: Naît à Paris.
1983: Termine son cursus Beaux-Arts à Toulouse.
1984: Part étudier en Chine, elle y reste 10 ans.
2009: Participe à «Elles@Centre Pompidou».
2016: Entre à la Pinakothek der Moderne à Munich.
2017: Revient chez Alice Pauli à Lausanne avec «Vide Vibration» dont «Perpetuum mobile III/IV» (183 x 427 cm).

En duo avec le langage

La maison des Délices à Genève n’est pas le palais Torlonia de Rome, mais on y voit aussi des peintures de Fabienne Verdier. À Rome, les grands traits de couleur de l’artiste calligraphe française occupent des murs entiers de l’antique demeure de la Renaissance. Dans les salons de la «petite maison» de Voltaire, l’art de Fabienne Verdier se montre moins envahissant. La raison de sa présence en ces lieux est sa participation à l’illustration du volume du 50e anniversaire du «Petit Robert».

À chaque lettre de l’alphabet correspond une peinture originale de Fabienne Verdier, imaginée à partir de deux mots commençant par cette même lettre. Ces mots ont été choisis avec le linguiste octogénaire Alain Rey (ensemble, ils publient aussi Polyphonies chez Albin Michel), qui avait dirigé la rédaction du premier «Petit Robert» en 1967. Cheville ouvrière avec eux des «Cahiers du cinquantenaire», le directeur de la Bibliothèque de Genève, Alexandre Vanautgaerden, a ouvert les salles du Musée Voltaire à une exposition consacrée à cette réalisation.

Le lien avec Voltaire réside dans l’amour des mots et son intérêt pour les dictionnaires. Ainsi voit-on au rez-de-chaussée des lettres du philosophe et quelques éditions originales, notamment celle du «Dictionnaire philosophique portatif» publié en 1764. De cette salle on passe au cœur du processus créatif de Fabienne Verdier, le temps d’une vidéo emplissant tout le grand salon. Plus loin, les mots choisis pour la lettre «t» – Tectonique-Transformation – offrent l’occasion de montrer textes et gravures en rapport avec le tremblement de terre de Lisbonne. C’est aux Délices que Voltaire écrivit son «Poème sur le désastre de Lisbonne», dont le manuscrit original est exposé. Plusieurs tableaux de Fabienne Verdier reproduits dans le «Petit Robert» sont visibles au premier étage, ainsi que les pages du carnet montrant l’énorme recherche qui lui a été nécessaire pour aboutir à l’illustration des mots Arborescence-Allégorie, par lesquels s’ouvre le volume.
Benjamin Chaix




Genève, Musée Voltaire

Jusqu’au 10 décembre, fermé le mardi, entrée libre
www.bge-geneve.ch

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