Brillante, l’historienne de l’art suit sa bonne étoile

PortraitConservatrice de la Fondation Vallotton, Katia Poletti vient d’installer ses bureaux à Plateforme10.

Katia Poletti, conservatrice de la Fondation Vallotton travaille en ce moment sur les illustrations et les dessins de presse de l'artiste.

Katia Poletti, conservatrice de la Fondation Vallotton travaille en ce moment sur les illustrations et les dessins de presse de l'artiste. Image: ODILE MEYLAN

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Non! Félix Vallotton n’est pas l’homme de sa vie, même si le compagnonnage dure depuis dix-neuf ans. Mais oser la question à Katia Poletti, sans aucun préliminaire, c’est lézarder le masque de sérieux que la conservatrice de la Fondation Vallotton affiche lorsqu’il est question boulot. Elle rit. «Une fois sortie, j’ai la chance de pouvoir laisser mon travail à la porte. Il m’arrive même de ne pas y penser, voilà pourquoi l’artiste n’est pas l’homme de ma vie: il reste à sa place.» Le vrai amoureux arrivera plus tard dans la conversation, au détour d’une confidence sur la sphère plus intime d’une famille recomposée, animée par trois adolescentes et leurs montagnes russes émotionnelles. S’il y a parfois matière à un léger agacement, l’indulgence prime en souvenir de ces années-là «plutôt mouvementées». «Ça me touche, je suis très émotive mais j’essaie d’être le roseau qui plie mais ne rompt pas: elles ont aussi besoin de pouvoir compter sur une certaine détermination.» Une ténacité tombant carrément à néant côté fourneaux, c’est monsieur qui cuisine, «et bien. Il y a plus de réjouissances quand c’est lui que lorsque c’est moi.»

Je crois que je suis née sous une bonne étoile, en plus un dimanche. On dit que les gens nés un dimanche sont chanceux…

Katia Poletti reconnaît sans conteste la faille dans un parcours qui lui réussit, comme elle admet une tendance solitaire, limite sauvage. Un frein qui n’est pas toujours compatible avec sa profession, elle s’efforce de le desserrer dans les vernissages et autres opérations de réseautage. Le bonheur des rencontres dans «un monde regorgeant de gens passionnants» fait le reste, la Lausannoise ne laisse rien transparaître, toujours si sereine qu’elle pourrait presque sortir d’un tableau de Félix Vallotton. Si extraordinairement posée que comme chez Vallotton, le feu susceptible de prendre doit se chercher dans le détail. Un côté mystérieusement étrange pour l’artiste et plus rock pour l’historienne de l’art comme ces pompes de rangers qui contrastent avec un chemisier très sage dans la tenue du jour. «Je sais que mon côté boute-en-train n’est pas la première chose que je dégage, mais je peux surprendre et me lâcher, danser. Plus jeune, j’étais assez oiseau de nuit et je suis beaucoup sortie en bande. Danser, c’est vraiment lâcher prise.» Le baume sérénité de la quadragénaire se nourrit d’une autre substance encore: la confiance. «Je crois que je suis née sous une bonne étoile, en plus un dimanche. On dit que les gens nés un dimanche sont chanceux…»

Un coup de fil décisif

L’expérience a matérialisé la croyance populaire! Certains font des plans et s’y tiennent comme à une ligne de vie, Katia Poletti, elle, ne cherche pas à devancer l’avenir et carbure à la motivation. Ses études en histoire de l’art (sans avoir vraiment couru les musées avant), en littérature française et histoire du cinéma, elle les choisit sans capitaliser sur une quelconque ambition carriériste. Elles dureront sept ans – «c’est long, oui, mais je travaillais à 40% à côté». La benjamine d’une fratrie de quatre était même prête aux petits boulots alimentaires quand un coup de fil accélère le cours des choses. Il n’est pas encore 8 heures, son directeur de mémoire est au bout du fil, impatient. «Je lui avais déjà fait lire un chapitre de mon mémoire sur les représentations iconographiques de la mort d’Ophélie au XVIIIe et au XIXe, il attendait le deuxième mais il avait aussi un travail à me proposer à la Fondation Félix Vallotton et craignait de me retarder dans l’écriture. J’ai tout de suite dit oui et lâché mon job de placeuse au Cine Qua Non.» La rencontre avec la conservatrice d’alors, Marina Ducrey, s’est nouée sur un autre coup de fil. «Il n’y a pas eu d’entretien, la recommandation du professeur Philippe Junod lui suffisait et… elle avait une pile de recherches bibliographiques à faire en souffrance.»

Une année plus tard, la jeune historienne de l’art signait un contrat à durée indéterminée. Et cinq ans après, elle figurait comme collaboratrice scientifique au générique des trois tomes du catalogue raisonné de l’œuvre du Vaudois (1865-1925) rédigé par Marina Ducrey. «Je fais partie des rares privilégiés qui ont eu un job en lien avec leurs études d’histoire de l’art directement en sortant de l’université. Et même si je prends la vie comme elle vient, je sais que j’ai eu beaucoup de chance. Parfois je dois me pincer pour être sûre de ne pas rêver comme lorsque avec Marina, comme cocommissaires de «Vallotton, le feu sous la glace» au Grand Palais, nous entrions au Musée d’Orsay par l’entrée du personnel.» La découverte des banderoles de l’exposition sur l’entrée du bâtiment a suscité le même pic de tension! «J’ai pris la mesure de sa stature de blockbuster et j’ai eu une pensée pour l’artiste qui ne pouvait pas voir ça. Elle s’est renouvelée en juin à Londres lors de l’ouverture de l’exposition de la Royal Academy of Arts.»

Aujourd’hui, en plus des contacts avec les collectionneurs, les musées, les chercheurs, ce sont les illustrations et les dessins de presse que la spécialiste scrute dans ses nouveaux bureaux de Plateforme 10, à proximité de la plus grande collection de Vallotton du monde. Un travail d’enquête et d’investigation en vue d’un catalogue raisonné en ligne qui la passionne. «On n’a pas encore fait le tour du bonhomme, d’ailleurs sera-t-il fait un jour? L’éventail est tellement vaste que les projets s’enchaînent.»

Katia Poletti désarçonne souvent ceux qui lui demandent si elle est fan. Félix Vallotton est avant tout une fascinante matière de recherche qui lui permet de soigner son âme d’étudiante éternelle. Un sourire suit, la confession n’est pas difficile à lui arracher! «Oui… je raisonne encore parfois en pensant à quand je serai grande. D’ailleurs je n’ai toujours pas mon permis de conduire. Pour moi, c’est vraiment un truc de grand, c’est dire si je rechigne.»

Créé: 11.10.2019, 09h37

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Bio

1973
Naît le 9 décembre à Lausanne. Son père est chef barman, sa mère élève leurs quatre enfants.

2004
Rêve de voir la Fondation Félix Vallotton rejoindre l’environnement du Musée cantonal des beaux-arts et prépare un projet alors que le vote sur Bellerive aura lieu en 2008.

2005
Parution des trois volumes du catalogue raisonné de l’œuvre peint de Félix Vallotton, avec Marina Ducrey comme auteure principale. Naissance de Gina.

2008
Naissance de Romy.

2012
Publie «Félix Vallotton, critique d’art».

2013
Monte comme cocommissaire avec le Musée d’Orsay la grande rétrospective Félix Vallotton au Grand Palais à Paris. Plus de 300'000 visiteurs.

2019
Emménage sur le site de Plateforme 10 avec la Fondation Félix Vallotton.

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