Carlo Zinelli, une odyssée sans limites

ExpositionTrente ans après la dernière exposition des œuvres du créateur italien (1916-1974) à Lausanne, la Collection de l’art brut donne la pleine mesure d’un travail aussi foisonnant que fascinant.

La Collection de l'art brut possède 99 pièces de Carlo Zinelli avec une grande majorité de feuilles peintes recto-verso, ici une œuvre de 1963.

La Collection de l'art brut possède 99 pièces de Carlo Zinelli avec une grande majorité de feuilles peintes recto-verso, ici une œuvre de 1963. Image: ARNAUD CONNE/COLLECTION DE L'ART BRUT

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Carlo Zinelli peint. Des heures et des heures sans lever la tête, concentré sur sa feuille, avec devant lui les couleurs qu’il avait choisies mais qu’il ne mélangeait jamais. Il arrivait le matin à l’atelier de l’hôpital psychiatrique de Vérone, toujours dans les premiers, et en repartait le soir pour le pavillon des pathologies les plus lourdes, sans perdre une minute de création. De vivacité. D’harmonie avec un monde qu’il construit, évolutif, et qu’il densifie chaque jour. Mais c’est d’abord à travers la photographie que l’exposition de la Collection de l’art brut à Lausanne vient à sa rencontre. L’Italien (1916-1974) endimanché est allongé dans un beau jardin, au pied d’un arbre, le visage éclairé par une certaine tranquillité. Il a 43 ans, rien ne laisse paraître un quelconque trouble, pourtant il vit depuis douze ans à San Giacomo alla Tomba, diagnostiqué schizophrène paranoïde. Les clichés suivants, tous issus d’un reportage documentant la vie de l’établissement et de ses 1400 patients en 1959, plantent le décor. La cour de l’hôpital. Les barreaux. Un jour de fête. Les dortoirs. Les rapports entre les malades avec cette patiente qui en nourrit une autre. Et l’atelier…

Cet espace à part, cette bulle réservée à quelques-uns, où Vittorino Andreoli, alors étudiant en médecine, découvre celui dont il va accompagner l’existence douloureuse comme la force créatrice. «Le silence régnait. On pouvait l’entendre, ce qui est un luxe presque inconcevable dans ce genre d’endroit où la folie engendre autant de vacarme que de désordre», témoigne-t-il dans l’un de ses nombreux écrits sur Carlo Zinelli. Devenu psychiatre, c’est lui qui fera le voyage de Paris en juillet 1963 pour présenter un portfolio à Jean Dubuffet.

Des années plus tard, l’artiste et théoricien de l’art brut écrira à Andreoli en marge de l’ouverture de la Collection de l’art brut à Lausanne: «Vous savez que les œuvres de Carlo sont celles auxquelles nous sommes le plus attachés.» L’institution en possède désormais 99, toutes jalonnent «Carlo Zinelli, recto verso», fascinante immersion dans l’œuvre d’un créateur appartenant au noyau dur de l’art brut. Ses créatures perforées, ses silhouettes souvent en bande de quatre, ses figures se déplaçant toujours de la droite vers la gauche, ses compositions rythmées par un souffle de vie permanent attirent le regard. Elles l’aspirent, même. On les a beaucoup vues dans les expositions collectives, en couverture de nombreux ouvrages sur l’art brut, la Collection lausannoise leur donne une nouvelle ampleur trente ans après la dernière exposition dans ses murs. Une opportunité! Sans limites, ni fin, l’odyssée de Carlo Zinelli époustoufle par son envergure aussi bien formelle que narrative mais elle ne peut réellement se déployer que dans un accrochage d’ensemble. La constellation de l’Italien se lestant de détails à chaque nouveau regard comme dans un ciel se chargeant d’étoiles au fur et à mesure qu’on l’observe.

Balade chronologique

Souvent, ses figures en embarquent d’autres dans leur chair. Souvent, le créateur imbrique ou insère des scènes miniaturisées dans un mouvement plus général. Mais il ne remplit pas, il ordonne. Sûr de son fait. Certains créateurs d’art brut appondent, collent ou cousent leur support lorsqu’ils manquent de place. Carlo, lui, refusait systématiquement ce subterfuge. Par contre il travaillait recto verso.

Une régularité que l’exposition exploite subtilement déclinant la balade chronologiquement tout en invitant à butiner d’une œuvre à l’autre. Carlo Zinelli, l’ex-chasseur alpin, dépêché avec les volontaires de Mussolini sur le front de la guerre d’Espagne, a vu les derniers jours du conflit, il a emporté ses horreurs dans ses souvenirs et les a déliés dans la distance prise avec la société des hommes. Atone pendant les neuf premières années de son internement, les vingt-sept suivantes, il créera ce monde, arc-bouté sur son vécu de gosse de la campagne, d’homme et de fier soldat. Un monde qu’il densifie de différentes façons, mais surtout un monde qu’il possède de plus en plus.


Lausanne, Collection de l’art brut Jusqu’au 2 fév 2020 du ma au di www.artbrut.ch

Créé: 09.10.2019, 12h48

Une étude monographique, entre enquête artistique et biographique



En marge du catalogue de l’exposition «Recto Verso», produit par la Collection de l’art brut, les éditions lausannoises Ides et Calendes ont eu la bonne idée d’éditer l’une des premières études en français qui se plonge dans l’œuvre de Carlo Zinelli.

Au fil des cent pages richement illustrées et publiées dans la collection de poche «Polychrome», notre collaboratrice Florence Millioud Henriques – spécialiste Beaux-Arts à «24 heures» – propose une plongée dans les méandres créatifs de l’Italien, interné durant 27 ans pour ses troubles schizophréniques paranoïdes.

Monographique de par la précision avec laquelle l’auteure éclaire un corpus composé de centaines de dessins à la gouache. Biographique aussi puisque l’élan artistique, en art brut, reste indissociable du parcours personnel ou psychologique du créateur.

L’ouvrage avance surtout comme une enquête qui ose des hypothèses, résout des mystères, cherchant au fil de ses 11 chapitres à percer certaines obsessions, à éclairer nombre de scènes, de figures récurrentes et de motifs centraux dans la «formidable épopée humaine» imaginée par celui qui a subi le joug paternel puis médical, par celui qui a vécu l’un de ses premiers moments de rupture sous les drapeaux. G.CO.






«Carlo Zinelli»
Florence Millioud Henriques
Éd. Ides et Calendes, 127 p.

99


Le nombre de feuilles de Carlo Zinelli conservées à la Collection de l’art brut, souvent peintes recto verso. Ici, une œuvre de 1967. (Image: CLAUDINE GARCIA/COLLECTION DE L'ART BRUT)

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