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Cent ans après sa mort, Hodler retrouve 47 secondes de vie

Des chercheurs bâlois ont repéré le peintre dans un documentaire de 1896. Les seules images du Bernois ont été filmées à Genève lors de l’Expo nationale.

Le 16 mai 1896, le Morgien Lavanchy-Clarke filme dans le périmètre de l’Exposition nationale de Genève. Il met en scène les artistes du moment dont Hodler (à g. avec le chapeau melon) sur le site du Village suisse. Ce film sera présenté au public lors de l'exposition (21 septembre 2018-17 mars 2019) à la Fondation Bodmer à Genève dans le cadre d'une exposition sur l'artiste.

Là, l’homme qui passe cigare à la main, se fraie un chemin dans la foule, regarde où il met les pieds. Cet homme assez fier qui repasse dans l’autre sens, le temps encore d’adresser une œillade coquine… c’est Hodler, 43 ans, le peintre de La nuit, dont le parfum de scandale plane encore. Captée par un cinématographe des frères Lumière, la scène date du 16 mai 1896, l’an 2 du cinéma. Parmi les spécialistes de son œuvre, personne n’osait encore croire à la découverte d’une archive filmée, même si Niklaus Manuel Güdel, directeur des Archives Jura Brüschweiler – quelque 80 000 documents de et autour de l’artiste – continuait à rêver de «quinze minutes de conversation avec lui pour parler parallélisme». La surprise indescriptible, restait le langage de l’émotion! L’historien d’art ne s’en cache pas: «Que l’on puisse voir Ferdinand Hodler vivant, en plus pile l’année qui multiplie les expositions et les événements pour le centenaire de sa mort, c’est comme s’il avait eu droit à une deuxième vie. Enfin, c’est comme ça que je l’ai vécu.»

Juste avant, l’ambiance baignait plutôt dans la rigueur d’une filature digne des meilleurs limiers. Experts. Logiciels physionomistes. Confrontations photographiques. Archives météo. Pour faire passer l’identification subjective dans l’histoire des découvertes, le maillage de l’Institut des sciences de la communication, du Digital Humanities Lab de l’Université de Bâle et des Archives Jura Brüschweiler est aussi pointu que serré. Mais il paie plus de vingt ans de recherches!

C’est notamment grâce à la superposition de photos avec l’image filmée que l’identification a pu être confortée. Hodler avait à ce moment-là 43 ans, à peine moins que dans cet Autoportrait, 1900. (41x30 cm). Stuttgart, Staatsgalerie.

«Les premières reviennent à l’historien du cinéma vaudois Roland Cosandey, c’est lui, résume le professeur Hansmartin Siegrist, qui a déniché et lancé l’étude de la douzaine de docus tournés en Suisse par ce pionnier du film publicitaire qu’était Lavanchy-Clarke. Mais à ce stade, pas de datation, ni de bottin mondain.» Il a fallu une opportunité manquée pour que l’enquête reprenne dans les laboratoires bâlois.

«En 1995, alors que nous projetions Bâle-Le pont sur le Rhin sur les lieux de son tournage, un monsieur nous a dit reconnaître son grand-père sur une autre séquence de la même bobine. Faute d’avoir eu le réflexe de prendre ses coordonnées, nous avons décidé de décrypter ces 47 secondes dans leur contexte: l’Exposition nationale de 1896 à Genève. Le plus long, poursuit le professeur, a été d’obtenir les droits de numérisation pour passer à l’agrandissement des images. Une fois, la silhouette d’Emil Beurmann, secrétaire de la Société des artistes bâlois, découverte sur ces images, c’était clair: ces Bâlois très proches de l’avant-garde, il devait y avoir d’autres artistes défilant devant le cinématographe de Lavanchy-Clarke.»

Un défilé d’artistes

Pour boucler l’enquête, restait encore aux chercheurs à arrêter une date. Le ciel genevois du mois de mai 1896 les a aidés. «Dès que nous avons pu nous fixer sur le 16, jour du vernissage de l’exposition des beaux-arts, toutes les archives ont parlé. Lavanchy-Clarke, génie du réseautage, s’était organisé un défilé d’artistes pour son film.» Hansmartin Siegrist en a identifié une quinzaine, dont les peintres Maurice Potter, Hans Emmenegger, le sculpteur Max Leu et… Ferdinand Hodler. Jusqu’à la taille – 1,68 m – l’atteste.

La prise est historique, l’émotion intense, l’image captivante, mais au -delà, que faire de ces 47 secondes? Niklaus Manuel Güdel n’en a pas perdu une pour le savoir! Hodler, le peintre aux quelque 200 autoportraits peints ou dessinés, l’artiste qui aimait se faire prendre en photo, sait qu’il passe devant la caméra. «On sait que ce film est une mise en scène, mais il joue avec cette caméra, la fixe, il a conscience d’être dans le champ et prend la mesure de son importance, lui qui signe les 26 panneaux de la façade du Pavillon des beaux-arts. Mais en plus d’en apprendre sur sa façon de se mouvoir, de savoir où il se trouvait le 16 mai 1896, cette séquence confirme l’intérêt de creuser l’interaction entre le peintre et les nouveaux médiums. Il en avait la connaissance, nous savons désormais qu’il en avait aussi l’expérience.»

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