Christian Lutz dit la féroce poésie du réel

PortraitDésigné photographe de l'année par la Swiss Photo Academy, le Genevois s'approprie le monde par l'image, entre révolte et émotion. Rencontre.

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Accéder à l’atelier de Christian Lutz relève, en soi, de la métaphore. Il faut s’avancer dans un couloir aussi sombre qu’une chambre noire pour que se révèle, au fond, un espace rendu limpide par une multitude de fenêtres le long des parois. Cet angle vitré ouvre, tel un objectif, une perspective sur la ville, un joli pan de ciel et le Môle au loin.

Le photographe genevois s’est vu confier cet espace de résidence dans le bâtiment du Théâtre de Saint-Gervais pour deux ans. Une opportunité qui tient du retour aux sources: «Ici, je croise des gens que je côtoie depuis longtemps, explique-t-il. À l’issue de ma formation au 75 de Bruxelles en 1996, j’ai commencé la photo avec le théâtre. J’ai suivi les débuts d’Oscar Gómez Mata et de L’Alakran, ceux de Pierre Mifsud. En fait, je connais davantage de comédiens et de metteurs en scène que de plasticiens!»

Délire consumériste

Quelques tirages issus de «The Pearl River», son livre publié l’an passé aux Éditions Patrick Frey, s’affichent aux murs. On y voit des Chinois en plein délire consumériste dans les décors sursaturés des casinos de Macao. Cette enquête sans concession a valu à Christian Lutz d’être désigné photographe de l’année par la Swiss Photo Academy le 11janvier. Un honneur que beaucoup de récompenses ont précédé – Prix suisse de la photographie pour «Protokoll», en 2008, Grand Prix international du festival Images Vevey en 2009 pour «Tropical Gift», entre autres –, sans toutefois attiser les braises d’une quelconque vanité. «Le titre, ça ne me fait pas grand-chose, reconnaît-il. En revanche, les témoignages autour de moi sont très émouvants. Le buzz sur les réseaux sociaux m’a fait prendre conscience de l’impact de mon travail auprès du public.» Sur son confortable canapé qui invite tant à la conversation qu’à la sieste, il assène que le talent n’existe pas: tout au plus développe-t-on son sens de l’observation.

«L’aveuglement avec lequel nous répétons les choses me dévaste»

Dans son regard intense pétille tout de même l’aveu que 2019, «ça n’était pas rien». En particulier parce qu’il a gagné une consécration internationale aux 50es Rencontres d’Arles, où ont été exposées tout l’été, sous le titre d’«Eldorado», ses deux séries réalisées dans les empires du jeu que sont Macao et Las Vegas – «Insert Coins», parue en 2016, se consacrait aux âmes broyées par l’industrie du divertissement.

La mise en dialogue des images saisies dans ces temples aux mirages que sépare le Pacifique s’avère vertigineuse: alors que dans la cité du Nevada, le vernis de l’illusion se craquelle et les excès distillent leur poison, les artifices des marbres et des ors asiatiques dupent encore les esprits. «Macao est une sorte de redite de Las Vegas quelques décennies plus tard, souligne Christian Lutz. Même si j’y ai vu moins de choses sordides, ça m’a plus coûté émotionnellement. Constater l’aveuglement avec lequel nous, humains, répétons les choses, m’a dévasté. Ce dysfonctionnement global me fait mal.»

L’émotion. Voilà le fil que l’artiste genevois, né à Veyrier en 1973, tisse entre lui et le monde qu’il arpente. Depuis l’adolescence et souvent nuitamment, il marche encore et encore dans les lieux jusqu’à les faire siens et atteindre un genre de transe intérieure qu’il appelle «ultraprésence». «Je peux sillonner plusieurs jours exactement le même périmètre. Et après, il y a des apparitions, tragiques ou ludiques. On peut se préparer à capturer le hasard.» L’intensité de ces états exige solitude et silence. Silence que Christian Lutz s’apprête à observer très prochainement à Hong Kong pour un projet sur le thème de la liberté, là où s’exprime «le refus de la mainmise chinoise». Les repérages sont faits, il avoue se réjouir de retourner, seul et sans parler, dans son «tube d’émotions».

Là-bas, il aménagera sans doute sa chambre d’hôtel en petit atelier, écoutera de la musique et prolongera le plaisir des prises de vues en regardant certaines images. Il y trouvera le combustible pour alimenter, jusqu’au sanglot, sa conscience acérée du monde. Il racontera, ensuite, la réalité telle qu’il se la sera appropriée. Car Christian Lutz n’est pas de ceux qui témoignent. Dépourvus de légendes, ses clichés emmènent le spectateur dans un conte, avec sa dramaturgie et ses possibles. Parce qu’«une photo qui se lit en une fraction de seconde est mauvaise».

Mécanismes du pouvoir

Parallèlement, le Genevois mène d’autres explorations. L’une, très intime, met en scène Heinz, son père, malade du cancer. «Je l’ai transformé en personnage de fiction, qui vit cette galère, explique celui qui use de son appareil comme d’un bouclier contre le chagrin. On est allé très loin. Mais si la photo décolle dans quelque chose de poétique et tendre, on peut montrer beaucoup.» L’autre, résolument politique, l’a lancé il y a plusieurs années déjà aux trousses des populistes, nationalistes et fascistes d’Europe, en commençant par Genève.

«Au départ, j’ai réagi à certains comportements du MCG, révèle cet observateur attentif des mécanismes du pouvoir. Je me suis interrogé sur ce qui pousse à vouloir manipuler les peurs des autres.» Ses investigations l’ont notamment mené en Moselle, où «ceux qui n’ont plus de travail ni de dents se tournent vers la fée maléfique Marine» Le Pen, puis en Angleterre, en Hongrie, en Pologne, en passant par les cantons de la Suisse centrale, où l’UDC a imposé un règne sans partage lors des élections fédérales de 2015. «La Suisse maintient sa prospérité et bénéficie d’une image de havre de paix, mais quels gangsters sommes-nous? La photo du petit Aylan (ndlr: le garçonnet syrien de 3 ans retrouvé noyé sur une plage de Turquie), le bec dans le sable, est en lien direct avec nos politiques d’immigration.»

Chez Lutz, la révolte gronde toujours sourdement sous le poème. Les années n’ont pas dompté ses indignations; mais elles lui ont permis de s’offrir une liberté quasi totale, comme l’atteste la valise qui attend sous une table. «J’ai choisi de me rendre solitaire, de passer à côté de la grande expérience d’avoir des enfants. Je ne dois rien à personne.» L’indépendance, lorsqu’elle se vit farouchement, est à ce prix.

Créé: 21.01.2020, 20h47

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