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Un Courbet inédit sort d’un coffre-fort de Zurich

Avant d’accepter cet héritage, le canton du Jura a mené l’enquête filant sa provenance et son authenticité.

Gustave Courbet a commencé cette toile en 1864, il l'a achevée et signée en 1872. Paysage du Jura (104 x 129 cm), toile jamais exposée a été léguée au Canton et république du Jura par une famille d'origine delémontaine.
Gustave Courbet a commencé cette toile en 1864, il l'a achevée et signée en 1872. Paysage du Jura (104 x 129 cm), toile jamais exposée a été léguée au Canton et république du Jura par une famille d'origine delémontaine.
PIERRE MONTAVON/REPUBLIQUE ET CANTON DU JURA

Les sorties publiques de Gustave Courbet ont toujours l’éclat de l’extraordinaire, comme… la découverte révélée hier à Delémont d’une huile de grand format totalement inédite. Aucune exposition à son actif, pas de photo publiée, pas même une petite notice dans un inventaire ou un catalogue, c’est un peu comme si Paysage du Jura avait réussi à traverser plus de 150 ans en fantôme. Seule une famille a profité de son existence, les Saemann, des hommes de pouvoir passés par Delémont et partis diriger industries et banques. L’un des leurs, le Zurichois Hugo Berthold Saemann, a surpris la République et Canton du Jura en lui léguant le Courbet, future fierté du Musée jurassien d’art et d’histoire. On avait bien dit… extraordinaire à la Courbet!

De son vivant (1819-1877), le peintre de L’origine du monde brandissait l’étendard du réalisme, reprenant le paysan qui croyait bien faire en pomponnant son veau avant de le donner à peindre. Il avait aussi l’art de la transgression en explosant les hiérarchies dans des portraits XXL de Casseurs de pierres ou d’anonymes se rendant à Un enterrement à Ornans. Quant à sa prise de parole politique, elle a valu à l’anar, né au pied du massif du Jura français, des années de controverse et la mort en exil à La Tour-de-Peilz. Depuis… il fait partie des rares morts à avoir déménagé – sa dépouille étant rentrée dans son village natal d’Ornans – comme du petit cercle des icônes de l’art auxquelles on invente des œuvres! Certains n’ont-ils pas prétendu, en 2013, avoir retrouvé le visage de L’origine du monde que personne, jamais, n’avait recherché?

Mais l’été dernier, le poids d’une réapparition n’avait rien de virtuel, lorsque le Musée Courbet d’Ornans se réjouissait d’accrocher pour la première fois une Vague exhumée chez des particuliers – de celles qui faisaient dire à Cézanne qu’on recevait jusqu’aux embruns en regardant les marines de Courbet. Et bis repetita ce printemps, alors que l’inédit se cachait cette fois en intrus parmi les collections ethnographiques du Musée d’art et d’histoire de Grandville. Une Vue du lac Léman léguée en 1892 y sommeillait jusqu’à la bonne surprise: son attribution à Courbet.

Avec la nouvelle de l’existence de Paysage du Jura, l’importance de la découverte monte encore d’un cran. Même si l’artiste a posé cette toile sur son chevalet dans les années 1860, celles où même le Salon des Refusés claque la porte à «l’indécent», elle éclaire la décennie suivante. Courbet aurait mis la touche finale en 1872, année où, «communard» et accusé d’avoir déboulonné la colonne Vendôme, il doit se refaire pour payer l’amende. Alors… il peint pour vendre. Des paysages. «Allez-y voir, disait-il en parlant de la vallée de la Loue et de son Jura, vous reconnaîtrez tous mes tableaux.» Ces forêts si denses, ces cours d’eau encore sauvages, ces reliefs karstiques qu’en marcheur invétéré, l’artiste a arpentés en osmose avec l’authentique.

Paysage du Jura condense et exhale ce rapport intime d’un homme avec sa terre, c’est dire si l’arrivée de ce grand format dans le corpus de Courbet peut réjouir le regard et surtout approfondir la connaissance de l’œuvre. L’enjeu est de taille: les héritiers jurassiens ont ouvert une véritable enquête policière pour vérifier l’authenticité du tableau et filer sa provenance. «Une fois passée l’incrédulité face à une telle nouvelle et l’émotion, il était indispensable de pouvoir accepter ce legs en levant le plus de doutes possibles, insiste Christine Salvadé, cheffe de l’Office de la culture de la République et Canton du Jura, et donc, trouver les bonnes personnes pour nous aider. Nous avons pris toutes les précautions nécessaires et même fait preuve d’un certain zèle pour tirer tous les fils imaginables qui permettaient d’accepter l’œuvre en toute bonne foi. On se devait d’être exemplaire.»

Recherches titanesques

Deux ans ont passé avant les conclusions livrées hier. Et si les couleurs de terre, la technique au couteau à peindre, le fond noir appliqué comme base, la présence de petits points rouges renvoient sans aucun doute au maître d’Ornans, le mystère de l’arrivée de la toile dans la famille Saemann n’a pu être percé. Y est-elle entrée en 1939 – année historiquement reliée avec le temps des spoliations – et comme cadeau d’une firme à son directeur quittant l’Allemagne pour rentrer à Zurich? Etait-elle dans la famille, à Zurich, depuis 1920? Les témoignages divergent, les recherches n’ont pas parlé. Titanesques, elles ont ratissé les archives d’entreprise, les bases de données, les inventaires, les catalogues des ventes en Allemagne entre 1930 et 1945: toutes les pistes ont été suivies, le mystère demeure. «Maintenant, est-ce qu’on continue?, s’interroge Christine Salvadé. Ce sera probablement au gouvernement jurassien de faire la pesée des intérêts entre les résultats que pourraient fournir de nouvelles recherches et le coût qu’elles engendreront.»

Le tableau, lui, a le sien… environ 300'000 francs selon les dernières pièces de Courbet vendues ces dernières années. Mais c’est sans compter le poids de l’inédit et celui de la convoitise! «Déontologiquement, appuie la cheffe de l’Office de la culture, une collection publique est inaliénable. Et un legs, c’est un cadeau, alors est-ce qu’on vend un cadeau? Si on parle de prêt, c’est différent, mais l’accrochage prioritaire est pour la population jurassienne, qui devrait pouvoir admirer Paysage du Jura d’ici à la fin de l’année.»

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