Et Crepax créa Valentina

Bande dessinéeLa troublante égérie du dessinateur italien fête ses 50 ans de papier. Réédition éclairante.

Dans sa jeunesse, Valentina va au cinéma avec sa mère et découvre «Loulou», le film muet de Pabst. rentré chez elle, elle se taille les cheveux et adopte la coupe chère à Louise Brooks, l'actrice du film. Un style adopté une fois pour toutes.

Dans sa jeunesse, Valentina va au cinéma avec sa mère et découvre «Loulou», le film muet de Pabst. rentré chez elle, elle se taille les cheveux et adopte la coupe chère à Louise Brooks, l'actrice du film. Un style adopté une fois pour toutes. Image: DR

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On la connaît sans la connaître. Valentina, née dans l’imagination de Guido Crepax, est apparue en Italie en 1965. Elle est célèbre: sa silhouette élancée, coupe de cheveux à la Louise Brooks, l’actrice du muet, a été déclinée sur des meubles design. Elle colporte un sulfureux parfum, car les fantasmes de son créateur aiment la vêtir et la dévêtir pour ses lecteurs. Elle baigne dans un fétichisme du harnachement. Wolinski lui reconnaissait les plus belles fesses de la bande dessinée. Pour le spécialiste Pierre Sterckx, le trait de Crepax «oscille entre la caresse et la flagellation». Jamais vulgaire, plutôt intello de gauche, trotskiste même, bisexuelle assumée, femme libérée, Valentina, héroïne de papier, possède l’épaisseur des personnages de chair.

Les Editions Actes Sud – l’AN 2 la raniment en français, une langue dans laquelle elle n’a pas vécu la moitié de ses aventures. Thierry Groensteen, artisan de ce retour: «J’ai toujours pensé qu’elle était un des personnages phares, un des plus marquants de la bande dessinée moderne. Et comme j’aime œuvrer à la conservation du patrimoine, j’ai saisi l’occasion des 50 ans pour tenter de combler un vide, car la jeune génération ne sait rien d’elle.»

Biographie d’un personnage propose quatre histoires parues entre 1965 et 1972. Crepax crée Valentina en arrière-plan. Mais le héros principal, Philippe Rembrandt, critique d’art doté de pouvoirs extraordinaires, perdra rapidement le premier rôle. Valentina se forge un vrai passé, qui prend le dessus sur celui de Philippe, dont elle aura un garçon. Née Rosselli, d’un père juif, le 25 décembre 1942, la petite Valentina se réfugiera en Suisse quelques mois. D’emblée, la lecture, les contes enrichissent l’enfant rêveur. On la voit gambader parmi les fleurs imprimées sur la robe de sa mère. A 11?ans, son père lui explique qui était Staline. A 13, elle est anorexique. On sait même que la future photographe de mode ne pèse que 38 kilos pour 172 centimètres.

Dans cette nouvelle édition, les épisodes sont commentés par un des fils du dessinateur et sa veuve – Guido Crepax (1933-2003) a succombé à la sclérose en plaques. Ils apportent nombre d’éléments éclairants sur l’œuvre. Et le lecteur de percer des mystères, de saisir les influences familiales, de mieux cerner la culture du créateur, souvent allusif. Fréquentations dangereuses, un deuxième tome, «davantage onirico-sentimental», avertit l’éditeur, verra le jour cet automne. Et si le public suit, six autres sortiront, à raison de deux par an.

Démultiplication des cases

Thierry Groensteen a découvert Valentina dans Charlie mensuel dans les années 1970. Comme d’autres, il a été subjugué par les inventions et les explorations graphiques de Crepax. Personne n’a divisé la planche comme lui en autant de zooms narratifs. Suspendant le temps, accordant à des détails la force de séquences hypnotiques, bousculant le rythme par une fragmentation extrême, un découpage en abîmes, comme pour souligner d’indicibles et éphémères instants réels ou rêvés. Cette démultiplication des cases conduit à une esthétique clinique, précise et sensuelle, une beauté elliptique rare et propose une façon neuve de raconter. «Le degré de sophistication atteint par Crepax dans sa manière de conduire le récit était sans équivalence à l’époque, note Groensteen, et continue de forcer l’admiration aujourd’hui.»

Guido Crepax a étudié l’architecture. S’il a passé trente ans avec Valentina, il n’a jamais abandonné la publicité, allant jusqu’à oser une Dunlopella. En BD, il y a eu aussi Bianca, Belinda et Anita. Comme ses propres créatures ne lui suffisaient pas, il a donné sa version de la torride Emmanuelle, s’est approprié la Justine de Sade, a incarné La Vénus à la fourrure de Masoch et s’est mis dans la peau d’O, le personnage de Pauline Réage. Dans la littérature non érotique (lire ci-contre), on lui doit un vibrant Comte Dracula et un essai sur le Frankenstein de Mary Shelley. Quant à sa passion pour le jazz, elle se retrouve dans le très personnel et réussi Homme de Harlem. (24 heures)

Créé: 28.07.2015, 10h35

Adaptations

Fou de littérature, il a livré un «Dr Jekyll et Mr. Hyde» tout en fantasmes

Guido Crepax, précurseur des adaptations littéraires en BD, s’est magistralement emparé du Dr Jekyll et Mr Hyde de Stevenson. Au texte, il ajoute quelques planches fantasmées entre 1985 et 1986. «Dans chaque livre dont il se saisit, il trouve son obsession à lui. C’est une lecture très personnelle des œuvres: on y découvre un point de vue», résume Thomas Gabison, codirecteur de la collection Actes Sud BD. Après Dracula et Frankenstein, l’éditeur propose un beau recueil de quatre textes, laissant à Delcourt le catalogue érotique.

Et si la couverture rend hommage au roman par excellence de la lutte d’un individu entre le bien et le mal, le livre abrite Le tour d’écrou, d’après Henry James, adapté en 1989 mais inédit en français. Le travail de Crepax y rend un hommage vibrant au style Art déco. Tout autre ambiance avec Les trois enquêtes du chevalier Dupin, selon Edgar Allan Poe. Crepax les a digérées entre 1967 et 1990. Comme Histoire de ma vie, d’après Giacomo Casanova, remonte à 1976, voici le lecteur devant un riche panorama de l’évolution graphique d’un grand maître coquin, mais pas que.

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