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Darger créait, seul, dans la nuit

Sarah Lombardi, directrice de la Collection de l’art brut, à Lausanne, nous parle de son coup de cœur dans «Chicago Calling», l’exposition qui n’a vécu... qu’un seul jour.

Henry Darger s’est offert un monde littéraire et graphique dont fait partie «Storm brewing. This is not strawberry the little girl is carrying» (détail, l'oeuvre s'étend sur plus de 3 mètres).
Henry Darger s’est offert un monde littéraire et graphique dont fait partie «Storm brewing. This is not strawberry the little girl is carrying» (détail, l'oeuvre s'étend sur plus de 3 mètres).
CAB, KIYOKO LERNER/ 2020, PROLITTERIS ZURICH 

La fabuleuse histoire de Henri Darger commence toujours par la fin! Le moment où il se décide à entrer dans une maison de retraite coïncidant avec la découverte de l’œuvre monumentale qu’il a écrite et peinte pendant plus de soixante ans. Seul, chez lui, à Chicago. Sa chambrette ne mesure pas plus de 4 mètres sur 5; il s’y réfugie le soir après son travail de nettoyage dans les hôpitaux de la ville pour élaborer une œuvre clandestine, silencieuse, une œuvre du confinement. Le terme ayant envahi notre quotidien depuis quelques semaines, forcément, on la voit un peu comme ça!

«Sauf que Darger est en confinement volontaire et pas forcé», abonde Sarah Lombardi, directrice de la Collection de l’art brut, à Lausanne. Mais ce n’est pas pour cette raison qu’elle a choisi de faire vivre et de partager «Chicago Calling» — l’exposition fermée au lendemain de son vernissage! — à travers le travail de l’Américain (1892-1973). Qui sait quand cet accrochage autour d’auteurs d’art brut liés à Chicago rouvrira? Sarah Lombardi plaide pour une prolongation jusqu’en septembre: l’exposition étant en tournée mondiale après Chicago, Paris, l’Allemagne, Lausanne, elle est attendue à Amsterdam en octobre.

Mais les Darger ne seront pas du voyage, du moins pas ces deux immenses compositions: l’une mesure plus de 3 mètres, l’autre à peine moins. Bribes d’une œuvre-monde version imagée d’«In the Realms of the Unreal», l’œuvre littéraire tout aussi monumentale de Henri Darger, avec ses 15000 pages dactylographiées, elles n’ont pas de bon de sortie. Trop fragiles. «Ce sont de grands rouleaux, souvent recto verso, que Darger réalise en appondant plusieurs feuilles couvertes d’aquarelle et de collages, décalques d’images puisées dans des catalogues ou dans des livres. Il s’y est mis à la fin des années 1960, soit trente ans après avoir lancé son odyssée littéraire, alors qu’il n’avait que 18 ans. Il s’agit sans doute du plus long roman du XXe siècle, appuie la directrice. Un roman à la fois épique et fictionnel.»

Au générique, des filles dotées d’un sexe masculin, les très héroïques Vivian Girls, les cruels guerriers Glandeliniens et des enfants que ces derniers pourchassent pour les réduire à l’esclavage. Tous habitent le royaume chrétien d’Abbiennia — Darger fréquentait les églises plusieurs fois par jour — et s’affrontent dans une succession de batailles. Guerrière autant que fantastique, cette saga n’a pas beaucoup à envier, dans sa complexité, au mythique «Seigneur des Anneaux»! L’ossature est manichéenne, qui croise l’effroyable et le merveilleux dans une nature très présente, parfois luxuriante ou tempétueuse mais laissant affleurer une fascination pour l’enfance.

«Darger, reprend Sarah Lombardi, a perdu sa mère, morte en couches, lorsqu’il avait 4 ans. Il ne connaîtra jamais sa sœur, confiée à l’adoption. Un manque qui va l’habiter et l’inciter à rester connecté avec ce monde de l’enfance. L’auteur-démiurge qui n’a «jamais voulu grandir» l’assume dans son autobiographie; il disait aussi que «les femmes sont plus courageuses que les hommes, ce qui est prouvé en toutes circonstances.» C’est aussi pour cela, lance la directrice d’un ton espiègle, que j’ai voulu parler de cet homme qui s’est créé un monde parallèle pour y vivre par procuration.»

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