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Devenus art, de pieux vestiges font revivre Vidy

Sortis de terre puis de l’atelier du sculpteur Krähenbühl, les pieux de fondation du port antique de Vidy participent à une relecture du site.

L’œuvre inaugurée mercredi dernier à Vidy a nécessité des heures d’intense travail dans l’atelier d’Étienne Krähenbühl à Yverdon, ici avec son fils Fabien. Les antiques pieux de Lousonna en sont sortis métamorphosés.
L’œuvre inaugurée mercredi dernier à Vidy a nécessité des heures d’intense travail dans l’atelier d’Étienne Krähenbühl à Yverdon, ici avec son fils Fabien. Les antiques pieux de Lousonna en sont sortis métamorphosés.
PATRICK_MARTIN

On n’ira plus tout à fait au bord du Léman pour les mêmes raisons. Ce sera désormais aussi pour voir des figures légèrement oscillantes, de poignants artefacts anodins immortalisés au feu, d’étranges êtres de bois surgis des millénaires et qui témoignent désormais silencieusement entre les ruines de la promenade archéologique de Vidy. Pour la première fois sans doute en Suisse, un artiste contemporain intervient dans un site archéologique. La pièce maîtresse de toute une revalorisation du site, inauguré cette semaine (lire en encadré). Un geste fort, complexe, utilisant un objet qui donne un sens au patrimoine à moins que ce ne soit l’inverse. Concrètement, plus de cinquante pieux, sur les centaines retrouvées lors des fouilles archéologiques entraînées par le chantier du nouveau siège du CIO (2016-2017), ont été récupérés par le sculpteur Étienne Krähenbühl.

Conservés par l’humidité, ces pieux appartenaient aux fondations profondes des jetées et quais du port antique de Lousonna. Inlassablement, dans son atelier installé dans la friche Leclanché d’Yverdon, l’artiste vaudois s’est usé sur ces pièces de bois dont la quasi-totalité était destinée à disparaître: des innombrables pieux, piquets, pilotis et pièces de constructions, qu’elles soient comme ici antiques ou préhistoriques, comme ailleurs, les scientifiques n’en conservent généralement qu’une partie. C’est une réalité méconnue de la recherche. Même miraculeusement conservés pendant des siècles, ces types de pièces de bois restent très nombreux, très coûteux à stabiliser et à conserver dans les dépôts des biens culturels. La majorité, après datation et étude, est ainsi souvent abandonnée.

Tout le contraire du travail d’Étienne Krähenbühl, passé maître de conserver dans la matière la marque des années ou des siècles. Cette fois, il s’est inspiré des techniques japonaises de conservation du bois, qui combinent carbonisation puis hydratation des pièces. Minéralisés pour ainsi dire, pointe en haut et non en bas comme à l’origine, ils doivent, juchés sur des supports dans un bassin d’eau, osciller dans une lente et intemporelle danse lacustre à l’adresse du passant. «Comme dit Marguerite Yourcenar, le temps est le plus grand sculpteur. Nous, on raconte une histoire, réfléchit Étienne Krähenbühl. Il y a l’idée du temps avec les cernes du bois, et aussi la symbolique des personnes qui ont taillé ces pieux et qui, elles, n’ont pas eu de place dans l’histoire.» Le fils d’Étienne, Fabien, en sait quelque chose. Cet archéologue qui a épisodiquement usé ses genoux sur la fouille du CIO trouvait dommage de voir s’envoler des artefacts à la forte puissance évocatrice, témoignant ni plus ni moins que des origines de la richesse et du développement de la ville romaine. «Ce projet nous permet d’évoquer la question du recyclage des matériaux, la question des hommes qui ont taillé ces pièces. Cela nous permet aussi de mettre en avant le travail de l’archéologue, souvent invisible lui aussi.»

Marquer une rive millénaire

«Horizons Lousonna», le nom de l’œuvre, s’est installé au niveau de la rive antique. Une façon pour cette opération artistique de reconstituer à sa manière un paysage disparu. Sobre, sans lumière, munie de quelques pieux de rechange (au cas où), l’œuvre et son emplacement sont le fruit d’une discussion entre l’artiste, son archéologue de fils, l’archéologie cantonale vaudoise, le musée cantonal et enfin le Musée romain. Il faut dire que la démarche est rare. Rarissime même. Et détonne au milieu d’une certaine frilosité des professionnels du patrimoine archéologique.

«Les interventions artistiques sur des sites sont souvent le fruit de relations personnelles, mais surtout dans des emplacements qui s’y prêtent, notamment pour une certaine didactique», observe Michel Fuchs, professeur à l’Institut d’archéologie et des sciences de l’Antiquité de l’UNIL et fin connaisseur du monde romain. «Plusieurs œuvres contemporaines sur des sites donnent à voir une certaine idée de l’Antiquité, comme à Pompéi. Là à Vidy, c’est l’Antiquité même qui est mise en œuvre.»

Aux origines de Lausanne

Mieux. Sur une promenade archéologique qui est justement en train de revisiter son parcours, cette intervention des deux Krähenbühl apporte une approche supplémentaire. Un nouveau public peut-être, à l’heure où le site veut ramener les Lausannois sur les origines de la ville. «La présentation des objets dans des vitrines reste ce qu’elle est, estime le conservateur du Musée romain, Laurent Flutsch. Là, on leur prolonge l’existence d’objets, dont l’âge impressionne toujours le public, avec une vision artistique. Il y a une force esthétique qui se dégage, en plus d’être un outil didactique intéressant.»

Derrière la puissance du noir des pieux, les marques de fissures de l’érosion lacustre ou encore les traces de tailles des outils antiques, les archéologues saluent une valeur ajoutée. «Ce n’est pas une intervention qui complique la lecture des vestiges, reprend l’archéologue. On a une occasion de montrer que ces ruines sont, comme cette œuvre, une construction de l’archéologie à un certain moment.»

Le site https://www.lausanneantique.ch/

Le bouquin https://www.infolio.ch/livre/horizons-lousonna.htm

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