Un émeutier qui brûle ou le Venezuela en feu?

PhotographieL’image primée par le World Press Photo balance entre impact et information. Décryptage d’une image à voir au château de Prangins, où s’expose aussi le lauréat du Swiss Press.

Cette image primée par le Prix World Press Photo 2018 est actuellement exposé au château de Prangins.

Cette image primée par le Prix World Press Photo 2018 est actuellement exposé au château de Prangins. Image: RONALDO SCHEMIDT

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Une image tout droit sortie de la fournaise de l’enfer. À première vue, la photographie de Ronaldo Schemidt, Prix World Press Photo 2018 actuellement exposé au château de Prangins, évoque l’impact d’un remake de «Mad Max», option guérilla urbaine.

L’instantané n’est pourtant pas issu de la dernière production hollywoodienne postapocalyptique, mais a été saisi le 3 mai 2017 à Caracas, capitale du Venezuela, lors de violentes altercations entre contestataires et forces de l’ordre. La légende qui l’accompagne le plus souvent décrit la scène ainsi: «Un manifestant qui a pris feu lors d’affrontements avec la police antiémeute durant une manifestation contre le président vénézuélien Nicolás Maduro à Caracas.» Il n’est dès lors pas difficile d’imaginer que, lors de ces émeutes, les cocktails Molotov volaient très bas, ou alors que les policiers avaient troqué les bonnes vieilles matraques contre des lance-flammes…

Les faits ne se présentent pas tout à fait ainsi, et c’est tout à l’honneur de World Press d’avoir attribué le 3e prix Spots d’information à Juan Baretto (voir la photo ci-dessous), collègue de Ronaldo Schemidt également sur les lieux ce jour-là. La comparaison de leurs travaux permet de soulever un cas de figure intéressant de tension entre impact allégorique et précision de l’information. Car que voit-on sur cette série d’images plastiquement moins spectaculaires mais qui permettent de comprendre le contexte de l’événement? Un groupe d’émeutiers dans des tenues de combat improvisées entoure une moto couchée à terre.

Selon les informations des deux photographes, le véhicule aurait été abandonné par des policiers battant en retraite à la suite d’une échauffourée assez violente. Sur l’une des images de Baretto, on voit distinctement une explosion s’échapper du deux-roues à terre, libérant une gerbe de feu et de liquide (de l’essence probablement). Ces deux jets s’abattent sur José Víctor Salazar Balza, 28 ans (voir la photo de Juan Baretto ci-dessous), qui n’est autre que l’émeutier de l’image de Schemidt.

Cette vue plus large révèle donc plutôt un accident – l’une des hypothèses avancée par les témoins serait que les manifestants auraient eux-mêmes jeté un objet lourd sur la moto, provoquant l’explosion de l’engin. La victime courant ensuite en tous sens et se roulant au sol pour essayer d’éteindre les flammes (voir la photo de Juan Baretto ci-dessous)

L’image de Ronaldo Schemidt n’a donc rien de mensonger, mais elle ne dévoile qu’une vue partielle, témoignant d’un incident au cœur d’émeutes qui sont bien, indirectement du moins, la cause des graves brûlures de la victime, qui a survécu à ses blessures.

«La force symbolique de cette image finit par personnifier un pays en feu»

Jerzy Brinkhof, curateur de World Press, justifie le choix du jury (qui a dû trancher parmi 73'000 clichés!) par «la force symbolique de cette image qui finit par personnifier un pays en feu». Ronaldo Schemidt lui-même avait intitulé son instantané, déclenché alors qu’il sentait la chaleur de l’émeutier passant dans son dos, «Venezuela Crisis», soulignant son caractère emblématique.

Créé: 11.11.2018, 17h33

Des visions sereines sur les traces du cancer

Swiss Press Photo

Le reportage autour d’une personne malade fait partie, en photographie, des cas d’école, pour ne pas dire des exercices de style. Guillaume Perret, sacré photographe de l’année par Swiss Press (photo ci-dessous) pour son travail sur le cas de Daniela Mossenta, en chimiothérapie après un cancer du sein, en avait conscience.



Le Neuchâtelois, ancien maçon venu tard à la prise de vue, s’est lancé suite à la demande de la patiente. «C’était l’un de mes premiers travaux personnels. Cela m’a honoré, mais aussi angoissé, explique-t-il devant ses images exposées à Prangins. Je me suis dit: «Ne fonce pas tête baissée.» Les photos d’articles de presse ont plutôt tendance à favoriser les extrêmes. On accentue les rides des personnes âgées, mais on gomme les imperfections quand il s’agit de miss. Là, je ne voulais pas dramatiser, caricaturer, mais travailler dans les nuances, ne pas me fermer à ce qui pouvait survenir de rigolo ou d’heureux.»



Ses images dégagent une complexité paradoxale dans leur mélange de sérénité et de douleur contenue, exprimant au final plutôt une perspective optimiste à partir d’une maladie qui effraie encore tant. «J’ai débuté en pensant m’effacer et oublier mon métier et tous ses trucs d’arrière-fond, de lumière, de regard.» Une façon de s’abandonner qui entrait probablement en résonance avec la conduite de son modèle.



«Ma technique a surtout consisté à me mettre en difficulté, à sortir de ma zone de confort et de contrôle. En provoquant ainsi de petits accidents, chaque séance a produit des hasards heureux qui me surprenaient moi-même.» Quasiment rien n’a été planifié lors de cette quinzaine de rencontres. La «prière» sous-marine de Daniela (voir photo ci-dessus) tient plus à l’imprévu, tout comme ces échos visuels entre l’écorce décollée d’un arbre et la cicatrice qui barre la poitrine d’une femme qui s’est aussi soignée par le regard de l’autre.

Deux expos

Musée national suisse,
château de Prangins

World Press Photo 18:
jusqu’au dimanche 9 décembre

Swiss Press Photo 18:
jusqu’au dimanche 3 mars

Renseignements: 022 994 88 90
www.chateaudeprangins.ch

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