«Erling a toujours souri à la vie»

SouvenirsLe conservateur de la Villa Le Lac, Patrick Moser, rend hommage à Erling Mandelmann, le photographe lausannois décédé dimanche.

Albert Jeanneret

Albert Jeanneret Image: COLL. DU MUSÉE HISTORIQUE DE LAUSANNE © ERLING MANDELMANN

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Il y avait une vieille carte postale au mur de la Villa Le Lac. Elle présentait le salon de cette petite maison que Le Corbusier avait construite pour ses parents, mais quelque chose avait changé: on voyait un parquet au lieu du linoléum, la maison était remplie d’objets hétéroclites, et la magie du grand-angle donnait l’impression que le salon était immense. Je venais d’entrer «au service» de la Villa Le Lac, et pendant plusieurs semaines, tous les mercredis après-midi, je contemplais cette image dans son petit cadre de bakélite.

Le jour où j’ai voulu en savoir davantage, j’ai démonté le cadre. Au dos de l’image se trouvait un tampon: «Photo: Erling Mandelmann, Pully». Je n’étais pas plus avancé, je ne connaissais pas ce photographe, et la photo semblait tellement vieille que j’imaginais ce monsieur mort et enterré depuis longtemps. Par acquit de conscience, j’ai tout de même fait quelques recherches; j’ai commencé par l’annuaire et, à ma grande surprise, j’ai vu qu’il y avait un Erling Mandelmann à Pully.

C’est là, à la fin du siècle dernier, que commence la belle aventure de la Villa Le Lac et, avec Erling, une amitié qui a duré presque vingt ans. Erling m’a reçu de la même manière qu’il aborde les gens: avec un grand sourire. Il m’a raconté qu’il est venu du Danemark en 1963 pour suivre un cours de l’école de photo de Vevey – de renommée internationale à cette époque. Intéressé par l’architecture, il voulait photographier la petite maison de Le Corbusier. Un jour, il a sonné à la porte et un vieux monsieur est venu lui ouvrir. C’était Albert Jeanneret, le frère de Le Corbusier. Accueil chaleureux et naissance d’une amitié. Un an plus tard, Albert demande à son jeune ami de revenir faire des photos de lui et de ses élèves musiciens.

Le Lac devient musée

Erling m’a raconté toute l’histoire en me montrant ces photos exceptionnelles qui tiennent autant du document que de la photo d’art. De fil en aiguille, nous avons monté une «proto-exposition» dans le cadre de mes études de muséologie – un postgrade qui visait à démontrer que la Villa Le Lac pouvait et devait devenir un musée. C’était en 2000. Nous n’avions pas un centime, presque personne ne prenait la chose au sérieux, et Erling a fait des photocopies (dans un supermarché) de quelques tirages réalisés quarante ans plus tôt. Le succès de l’exposition était stupéfiant: lors du week-end des Journées européennes du patrimoine, nous avons accueilli 2000 visiteurs – dans 64 m2!

Puis il a fallu dix ans de négociations pour convaincre toutes les parties de réellement créer ce musée: à tout seigneur, tout honneur, c’est avec les mêmes photos d’Erling qu’en 2010 nous l’avons inauguré. Mais cette fois, avec de vrais tirages sur papier baryté et un catalogue d’exposition à la clé. Quelques années plus tard, en 2013, je tombe par hasard sur l’une des dernières lettres de Le Corbusier, dans laquelle il dit son intention de «créer un petit musée dans la Villa Le Lac» (29 mars 1965). «C’est très joli, m’a dit Erling, de recevoir post-mortem la caution du Maître!»

Cette belle histoire est à l’image de la vie d’Erling. On ne compte plus tout ce qu’il a réalisé, ni toutes les portes qu’il a ouvertes grâce à son sourire et sa personnalité. Un esprit positif comme je n’en ai jamais connu – qui force l’admiration –, particulièrement lorsqu’on sait les heurs et malheurs de son existence. Pourtant, Erling a toujours fait face et a souri à la vie. Elle le lui a bien rendu, parce qu’au cours de sa carrière de photographe ses qualités humaines lui ont valu de faire des rencontres extraordinaires: Menuhin, Rubinstein, Chaplin, Ella Fitzgerald, le dalaï-lama, des centaines de personnalités dont il a fait le portrait. Il est rare qu’on voie les coulisses – et tout ce qui préside au déclenchent de l’obturateur. De plus, les photographes rechignent souvent à parler de leurs photos, arguant que «la photo parle d’elle-même». Mais Erling-photographe a ceci d’atypique qu’il est aussi un merveilleux conteur. Pour chacune de ses rencontres, il a une anecdote, une histoire à raconter. Alors, pour ses 80 ans, nous avons à nouveau collaboré pour un livre de portraits, Show me, que j’ai eu le bonheur d’éditer chez Call me Edouard. Huitante portraits et huitante récits qui font désormais partie de notre patrimoine et d’une histoire que nous partageons tous. Ce n’est pas banal – et avouons qu’on peut se demander comment l’on fait, lorsqu’on a 20 ans et que, fraîchement débarqué du Danemark, on parvient à orchestrer une rencontre entre Oskar Kokoschka et le roi de Thaïlande!

Son esprit visionnaire, son enthousiasme et son cœur généreux nous manquent déjà. Oui, tous ceux qui l’ont connu sont un peu orphelins, aujourd’hui. Nous perdons un être lumineux qu’on aurait bien gardé encore un peu… (24 heures)

Créé: 17.01.2018, 12h09

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