«Il faut casser la stérilité des cubes blancs que nous habitons»

Peinture muraleA l’entrée de Lausanne, Dahflo habite l’édicule de Rumine de ses fresques mais aussi d’un discours sur l’art dans l’espace public.

Delphine Passaquay – Dahflo de son nom d’artiste urbaine – s’est vue confier les murs de l’édicule de Rumine par la Ville de Lausanne. La concrétisation d’une politique qui les réparti entre nourritures terrestres et célestes.

Delphine Passaquay – Dahflo de son nom d’artiste urbaine – s’est vue confier les murs de l’édicule de Rumine par la Ville de Lausanne. La concrétisation d’une politique qui les réparti entre nourritures terrestres et célestes. Image: VANESSA CARDOSO

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Un master d’architecture de l’EPFL, un nom de street artist et, s’il fallait encore davantage brouiller les pistes, une tendance à conclure ses phrases par un bel éclat de rire. Lausannoise d’adoption, la Française Delphine Passaquay s’accroche à ce choix de vie, bien décidée. «J’adore cette ville et, comme j’ai besoin de mouvements, je voyage mais c’est ici que ça se passe pour moi.» À raison!

La Ville vient de lui confier la salubrité artistique de l’édicule de Rumine – abribus dans une première vie – au numéro 55 de l’avenue du même nom. Le geste a parlé, ses lacis réalisés au spray ne couvrent pas les murs, ils les habitent. Paysages mouvants, fascinantes capillarités ou fluides nerveux, ces réseaux d’énergies courent de l’intérieur vers l’extérieur comme autant d’échos entre la minéralité urbaine et l’impalpable souvenir de quelque chose. D’autre chose. Toutes les portes sont ouvertes…

Épuisé et frustré de son rôle d’embellisseur de la ville, l’art s’en était retiré. Y revient-il avec le street art en facteur de cohésion sociale?
Architecte, je viens aussi de ce milieu, initiée par des Bretons de la mouvance «lettrage» des années 90. Sur un coup de tête, j’étais partie acheter 200 bombes et c’était parti. Mais j’ai peu pratiqué dans l’illégalité, ce n’était ni ma voie ni ce que je cherchais. Par contre, avec le recul, je remarque que j’étais déjà attirée par le rapport à l’architecture, les ponts, etc. Il faut reconnaître que l’illégalité nous amène à découvrir des spots incroyables et, une fois dans la phase exécutive, à danser avec cet espace, à ouvrir notre champ de vision au lien que nous entretenons avec lui.

Cette liberté résiste-t-elle au travail de commande ou le geste s’assagit-il instinctivement?
Je suis dans le dessin, lui seul me permet des combinaisons toujours nouvelles ainsi que cette implication du corps tout entier dans la réalisation. J’essaie de toujours conserver cette même fougue, de garder son authenticité. Mais si les concessions à faire sont trop importantes, cela pourrait me décider à abandonner le projet. Je ne parle pas d’un travail d’illustration, c’est autre chose, mais d’une intervention sur une surface murale. On est dans le mouvement intérieur, pris dans un flux, dans une cohabitation presque charnelle avec les lieux.

Et une fois pris par cet appel de la surface?
On ne regarde plus la ville de la même manière pour voir, en négatif, tous les espaces encore à conquérir, les façades à investir. C’est impressionnant! Dans le sens où il faudrait pouvoir casser la stérilité de nos habitations, on vit dans des boxes, des boîtes blanches. Et je me demande comment, nous architectes, avons perdu cette envie de l’ornement, sachant qu’il y a un monde entre les façades de la Renaissance et celles qui meublent nos villes depuis les années 90. Le but n’est pas d’arriver à un patchwork ou d’avoir du street art partout mais il y a un vrai raisonnement pluridisciplinaire à initier pour la construction de la ville, à partir de deux piliers qui se sont encore peu croisés, l’architecture et la peinture murale.

En Suisse, plus qu’ailleurs?
Surtout parce que c’est un pays où on construit à outrance et où la question de la sauvegarde de l’espace de vie est cruciale. L’art peut s’insérer dans le débat en le rendant pluridisciplinaire. Le temps de réaliser les fresques, ici, beaucoup de gens sont venus me parler, concernés par le lieu ou qui s’y identifiaient. Ce n’était pas le but, mais j’aurai pu faire un sondage d’impressions sur le quartier.

Quelle est l’image de la ville idéale pour vous, aujourd’hui?
Je pense à ces capitales européennes, riches de ces endroits qui se laissent vivre, un peu en attente de leur futur. En Suisse, on est plus rigide, c’est bien aussi mais il faudrait aussi laisser de la place à l’éphémère – comme ici à Rumine – et oser ces lieux où tout est possible, si on ne veut pas tous devenir des robots dans vingt ans.

Créé: 30.08.2018, 08h26

L’édicule de Rumine. (Image: Vanessa Cardoso)

Le temps d'un autre regard

L’art dans l’espace public, avant tout «facteur d’expression» pour Grégoire Junod, syndic et municipal de la Culture, peut aussi servir la cohésion sociale «dans le sens où l’œuvre d’art vient chercher une réaction, qu’elle soit individuelle ou collective». Aussi Lausanne reste en alerte qu’elle s’appuie sur son Fonds des arts plastiques ou diverses initiatives de mise en valeur du patrimoine sculpté et bâti. Les propositions artistiques dans l’espace public s’enrichissant suivant les opportunités. Et le syndic de citer les sculptures de Zaric présentes en ville (du Rôtillon à Dorigny) ou encore la fresque de Zep réalisée en 2015 sur la façade du Byblos à l’impulsion de la Fondation Murs à dessins. «À côté de cela et avec la Direction du logement, poursuit-il, nous avons imaginé qu’une partie des édicules lausannois pourraient bénéficier d’une intervention artistique sans forcément fixer un critère de pérennité. Et les expériences menées avec un atelier d’art contemporain à la place du Tunnel ou avec La Placette à la rotonde de la Maladière sont très positives. C’est une manière de dynamiser l’espace en même temps que de valoriser un travail artistique.» Dans le cas de l’édicule de Rumine l’intention demeure articulée autour d’une proposition encore autre, la Ville ayant passé commande à Dahflo. «L’idée, explique la municipale Natacha Litzistorf, est de créer une animation
et de faire lien entre les gens du quartier. On verra à l’usage.»

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