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Les femmes de l'art brut sortent de l'ombre

À Vienne, «Flying High» offre le premier tour du monde des créatrices de la marge en plus de 300 œuvres. Parmi les prêteurs, la Collection de l’art brut mais aussi des collectionneurs vaudois.

Plusieurs générations de créatrices se croisent dans cette exposition. Dont Ida Buchmann (1911-2001) avec ses gouaches et Julia Krause-Harder (1973) avec ses drôles de dinosaures.
Plusieurs générations de créatrices se croisent dans cette exposition. Dont Ida Buchmann (1911-2001) avec ses gouaches et Julia Krause-Harder (1973) avec ses drôles de dinosaures.
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Un jour, Rosa Marbach en a eu assez; elle a laissé tomber son pinceau, abandonné ses «balleteuses» en chaussons comme «Mademoiselle Julie» et ses blondeurs de princesse. Son nom ne nous dit peut-être rien, et pour cause: il a peu compté dans l’histoire de l’art brut, la Soleuroise s’en étant elle-même retirée, estimant son psychiatre plus intéressé par les travaux d’un autre de ses patients, un homme, Adolf Wölfli.

Mais plus significatif encore, en 1922, le nom d’Else Blankenhorn (1873-1920) était carrément zappé dans la publication historique sur la collection du psychiatre et historien de l’art Hans Prinzhorn. Pour expliquer ce trou de mémoire, les thèses varient! Une fois, la faute revient à l’éditeur qui aurait demandé de couper le chapitre la concernant, une autre c’est l’auteur qui se serait retenu pour pouvoir développer le sujet dans une monographie. «Laquelle… n’a jamais été publiée, ni même existé», précise Hannah Rieger, commissaire de «Flying High» à voir au Kunstforum de Vienne. Collectionneuse activiste, c’est elle qui a eu l’idée de cette première exposition entièrement dédiée aux femmes dans l’art brut.

Les rencontres y sont belles avec les rondeurs grimaçantes de l’Argovienne Ida Buchmann (1911-2001) qui aurait inspiré Basquiat. Ou profondes. Ou poignantes encore lorsque la Brésilienne Marilena Pelosi (1957) éclaire les détails sordides de sa vie de femme abusée par des couleurs joyeusement naïves. Elles peuvent aussi être tortueuses. Ou ténébreuses avec l’Autrichienne Laila Bachtiar (1971) et ses noires machinations. Dessins, textiles, peintures, sculptures, depuis l’ouverture par «LA star des femmes de l’art brut, la Lausannoise Aloïse Corbaz» et son monumental «Cloisonné de théâtre» de 14 mètres de long sorti d’une collection particulière vaudoise, les pièces sont distribuées par chapelles et par géographies. La Collection de Jean Dubuffet à l’art brut à Lausanne. Celle du docteur Prinzhorn à la clinique universitaire de Heidelberg. L’Aracine à Villeneuve-d’Ascq. Intéressantes, fascinantes pour certaines, ces pièces finissent toutefois par s’additionner dans une exposition qui ne va pas au bout de ses promesses, faute d’un propos plus pointu pour tenir l’ensemble.

L’élégance ne suffit pas

Mais cette absence ne doit pas faire oublier l’exploit de Hannah Rieger: «J’ai bataillé presque dix ans pour une exposition d’art brut dans ce lieu très international et grand public ( ndlr: Man Ray, Balthus, Lautrec, Basquiat-Warhol y ont tenu l’affiche, Bonnard, Cindy Sherman et Gerhard Richter vont bientôt la tenir ) puis j’ai tenté le tout pour le tout en disant qu’il fallait s’intéresser aux femmes, avant que quelqu’un d’autre ne le fasse!» Leurs œuvres accrochées aux murs épais de l’ancienne banque, elles sont 93 (dont quatorze toujours vivantes) de 21 nationalités différentes en provenance de 31 collections. L’initiative va avec le temps et surfe sur la vague – parfois – compensatoire de l’après-#Metoo dans l’art comme dans d’autres domaines.

Certaines maisons de vente aux enchères ont fait dans l’élégance, laissant la priorité aux femmes dans l’ordre de passage, quant aux foires, elles s’imposent des quotas, la Biennale de Venise en tête avec son exposition principale composée de 50% de femmes. D’autres multiplient les focus comme Art Paris 2019 promettant un «regard subjectif et critique». Et si ces femmes sont encore à l’affiche d’expositions en solo, collectives ou thématisées, à Vienne, à Florence, à Berne, au Locle, le vent du changement n’a pas encore soufflé sur les statistiques. 36% de représentation féminine dans les galeries en 2018! Et toujours selon «Art Basel and UBS Global Art Market Report», leur délégation tombe à 24% dans les foires. Un rapport de force que l’art brut aurait, peut-être, atomisé si ce n’est contesté!

«On a longtemps et souvent entendu dire que les créatrices étaient plus nombreuses dans la marge, relève Sarah Lombardi, directrice de la Collection de l’art brut à Lausanne. Mais en faisant des recherches au moment de consentir à certains prêts pour «Flying High», l’affirmation s’est révélée inexacte: parmi les créateurs reconnus par l’institution, il y a davantage d’hommes (70%) que de femmes (30%), et donc un déséquilibre même dans la marge, et l’exposition viennoise permet de le dire.»

Au fil des rencontres avec les architectures imaginaires de Madge Gill, les complexités à l’encre bleue de Laure Pigeon ou avec les constellations de Jeanne Tripier, cette exposition établit d’autres vérités encore, pointant notamment ce regroupement parmi les femmes d’artistes spirites qui se disent guidées par un médium. Une concentration loin d’être anodine aux yeux de Sarah Lombardi, tant elle semble indiquer «que la légitimité d’être et de créer pose problème aux femmes, que ce soit sur la scène culturelle ou dans ses marges». Au-delà, le constat démontre que «même dans l’art brut – cette reproduction qui se veut plus libre et plus indépendante des schémas traditionnels – on retrouve les mêmes déséquilibres et discriminations entre les hommes et les femmes au niveau de la reconnaissance des artistes».

Vienne, Kunstforum Jusqu’au 26 mai, tous les jours (10h-19h) www.kunsforumwien.at

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