«La Flora» diffuse son désir d’art à Berne

ExpositionFermée depuis 2014, la villa-musée des Hahnloser donne à voir ses trésors en même temps que la passion de la collection.

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Il fallait qu’elle soit totalement hors norme et follement intense pour traverser cinq générations, toujours aussi vibrante! Soixante-cinq ans après le décès d’Hedy Hahnloser, sa passion couplée à celle de son mari Arthur, parti seize ans avant elle, éclate aux cimaises du Kunstmuseum de Berne. Vraie. Audacieuse. Absolue.

Lui, médecin ophtalmologue, elle, forte de ses études de peinture, vivaient d’un regard sur le monde qu’ils voulaient neuf et curieux. Alors… à des kilomètres de Paris, dans leur petite ville de Winterthour, ils ont aimé l’art, mais aussi les artistes. Et accrochés de plus en plus nombreux dans leur Villa Flora, leurs Cézanne, Van Gogh, Hodler, Vallotton, Bonnard, Matisse ont parlé pour eux sans autre discours. Juste ce regard! Le même qui se lit aujourd’hui dans les yeux des petits-enfants et arrière-petits-enfants qui l’ont reçu et transmis en faisant vivre ce désir d’art.

Rudolf Jaeggli se souvient d’une grand-mère qui l’a entraîné dans l’aventure en l’emmenant chez d’autres collectionneurs et d’une mère «intarissable sur le sujet». Directrice du catalogue de l’exposition de la collection en 2011 à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne, Margrit Hahnloser Ingold ne se lasse pas «de redécouvrir» les œuvres. Et, historienne de l’art, Sabine Hahnloser Tschopp n’a pas eu besoin de mots pour sentir, enfant, «l’importance» dans l’atmosphère de la demeure familiale. Tous ont vu ces œuvres inoubliables! Aucun ne peut se résoudre – la Villa Flora est depuis 2014 dans l’attente d’une solution concertée avec les pouvoirs publics – à ne pas donner à voir l’œuvre totale de ce couple qui voulait «vivre avec son temps».

Tenant sa force de cette cohérence extrême nouée par la passion, l’incroyable collection a saisi 350 000 visiteurs de Hambourg à Paris en passant par Halle-sur-Saale avant de marquer une longue pause à Berne qui l’effeuille «De Van Gogh à Cézanne, de Bonnard à Matisse». Un accrochage ample donnant raison à Ambroise Vollard, le marchand qui en a lancé plus d’un. «Je suis à Winterthour, confiait-il en 1937, chez les Hahnloser qui comptent parmi les plus zélés propagandistes de l’art français en Suisse. Quelle collection j’ai vu là. Et les Renoir! Et les Matisse! Et les Roussel! Et les Vuillard! Enfin tout notre art moderne.»

Pour Arthur, surnommé «le médecin des pauvres», et Hedy, organisatrice des «cafés révolutionnaires», tout a commencé en août 1907 à Stampa. Saisis par l’ouverture d’esprit colorée de Giovanni Giacometti, ils se décident, achètent un tableau, puis un deuxième avant même qu’il soit terminé – il leur parviendra par la poste. Le scénario se répète à Genève deux mois plus tard chez Hodler: le couple craque pour Le cerisier mais devra patienter pour le recevoir (l’artiste ne l’a pas terminé), et Hedy d’écrire sur le trajet du retour: «Nous vivions pour la première fois cette expérience qui allait se répéter des centaines de fois: le besoin irrépressible de regarder le monde à travers les yeux d’un maître. Pendant notre voyage le long du Léman, nous n’avons cessé de voir des petits arbres à la Hodler.»

La suite est tout aussi décisive, avec la rencontre de Félix Vallotton à Paris. Le Lausannois qui va être leur regard dans la capitale française, leur ouvrir des portes et les conseiller, entre dans la collection Hahnloser, l’embaumant d’un parfum de scandale avec sa Baigneuse de face, troublante nudité extraite de tout contexte. Les amis, la famille s’étonnent – pour ne pas dire plus – mais les collectionneurs ont leur détermination d’aiguillonneur pour eux. «Le tableau est royalement beau sur le mur gris et acquiert une profondeur insoupçonnée, décrit Hedy Hahnloser. Nous nous réjouissons tous les matins et louons notre bonne étoile et son aide secrète, car qui sait si nous aurions osé sans elle.»

Une autre intimité

A Winterthour, dans le salon, dans les chambres, dans la bibliothèque, les œuvres et les intérieurs créaient un espace d’art absolu où tout importe. Le tableau. Le mobilier. Mais aussi les liens, surtout les liens humains! Les Hahnloser ont fait venir leurs artistes à la maison, Vallotton, Manguin, Bonnard y séjournaient et certains y ont dressé leur chevalet. «C’était un état d’esprit unique, certaines pièces ont même été créées pour la Flora, se passionne Sabine Hahnloser Tschopp. Pour composer ce tout, mon arrière-grand-mère a joué de son œil de peintre mais aussi d’un intérêt très poussé pour les arts appliqués. Ce qui fait qu’à la différence de grands musées où les points forts succèdent aux points forts, on est plutôt dans une suite de connivences. Les tableaux se répondent, parfois ils se cherchent, d’autres s’influencent.»

A Berne, sortis de cette intimité complice, ils révèlent l’envergure d’un couple de collectionneurs en même temps que leur intérêt pour… l’intimité. La figure humaine. Les scènes d’intérieur. Les fleurs préparées en bouquet à offrir. Les loisirs en famille. Comme autant de regards sur la vie, de désirs de vivre l’art. (24 heures)

Créé: 13.08.2017, 14h24

En chiffres

1846 La Villa Flora sort de terre pour le grand-père d’Hedy Hahnloser. Elle sera agrandie plusieurs fois entre 1862 et 1927.

1906 Le jeune couple Hahnloser fait l’acquisition de ses premières œuvres modernes. Elles sont signées Giacometti et Hodler.

1936 Arthur Hahnloser décède subitement d’un infarctus. Après trois décennies à collectionner, son épouse commence à rédiger ses notes.

1995 La maison-musée ouvre au public ses espaces et son jardin. L’occasion très rare d’apprécier une collection privée dans son écrin.

2014 Winterthour perd l’un de ses 17 musées. La Villa Flora, privée de subventions (un tiers de son budget), ne peut plus assurer son activité.

Berne, Kunstmuseum

Jusqu’au di 11 mars
ma (10 h-21 h), me-di (10 h-17 h)
Rens.: 031 328 09 44
www.kunstmuseumbern.ch

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