La forêt vaudoise pour atelier, le monde pour exposer

PortraitClaudia Comte Courtisée et influente, la plasticienne qui a fait jouer Art Basel 2017 se préoccupe avant tout de nature.

Claudia Comte dans la salle du Musée cantonal des beaux-arts à Lausanne pour laquelle elle a imaginé et créé

Claudia Comte dans la salle du Musée cantonal des beaux-arts à Lausanne pour laquelle elle a imaginé et créé "Zigzag division". Image: VANESSA CARDOSO

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Les vacances comme premier sujet de conversation avec une plasticienne qui fait œuvre de son ébullition créative aux quatre coins du monde et qui fonce, aussi réfléchie que directe… Dans le seul fait d’y penser, il y a comme quelque chose d’irréel! D’improbable. A-t-on jamais imaginé Rodin, Giacometti ou même César pliant bagage? Claudia Comte, non plus, ne se l’imaginait pas et elle ne le formule peut-être pas comme ça mais cette vie-là, leur vie d’artiste, vaut trop la peine d’être vécue pour presser sur le mode pause.

Sa manière à elle de l’exprimer est très physique, affirmée. Gourmande aussi. C’est par une foulée pressée, le pas comme souvent posé dans des santiags, que la Vaudoise annonce qu’elle est en approche. Une fois arrivée dans cette salle du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne imprégnée de son univers plastique, la générosité de sa présence au monde frappe. Elle attire ce dernier dans ses zigzags, le relit de ses lignes peintes dans une rigueur métronomique, toujours en osmose, toujours en immersion. Son champ d’investigation est vaste, donnant d’autres repères spatio-temporels au désert californien ou créant, ici, cette autre profondeur existentielle. Même si le regard, rieur, déjoue le sérieux des challenges toujours plus fous d’une artiste entrée dans le club des 100 Romands qui comptent, cette sensibilité au monde n’attend pas, pas plus galeries, musées et collectionneurs qui redemandent de ce dialogue subtil entre la rondeur primesautière et la précision géométrique n’acceptent de patienter. Art Basel. Zurich. Rome ou encore Lucerne pour dix salles, quarante peintures murales, 1059 m² et sa plus grande exposition à ce jour. C’est dire si l’idée des vacances était menacée dans l’agenda 2017 de la trentenaire. Volatilisée! Jusqu’à cette envie des vertiges sous-marins qui revient sans cesse, jusqu’à cette première entorse l’été dernier. Enfin… encore faut-il s’entendre sur le concept.

Deux heures de pause étant un maximum, il s’agit de valoriser ce temps en nouveaux savoirs sur l’altérité, sur soi, sur la nature. Départ donc en terres inconnues sur les traces des Korowai de Nouvelle-Guinée pour au moins cinq semaines avec son amoureux, le curateur Samuel Leuenberger. «Ce sont des chasseurs-cueilleurs doués d’une connaissance incroyable de la nature mais à notre vue, ils ont pensé que nous étions des fantômes.»

Claudia Comte a filmé – de la pellicule pour un projet ultérieur – mais elle a surtout permis à son esprit de se recentrer, en prise concernée et émotionnelle avec cette nature. C’est elle qui a fortifié l’enfant née à Grancy, au pied du Jura, c’est elle qui semble faire son caractère, c’est elle encore qui infuse dans son art et le matérialise tel un peuple de joyeuses géométries. Un vrai désir de formes que la plasticienne a d’abord chargé de clins d’œil à la pop culture ou d’emprunts à l’histoire de la sculpture, avant de l’épurer dans un vocabulaire non figuratif comme si cette nature lui avait fait don de son essence. Celle qui forge la pierre. Celle qui veine le bois, ce matériau choisi dans les forêts de son enfance et travaillé à la tronçonneuse. «J’en ai de toutes les tailles. Et quand je voyage avec, j’ai aussi une collection d’anecdotes.»

L’art de la joie

Dit dans un rire sincère et avec cet accent qui la lie à jamais à son terroir, c’est encore mieux! C’est aussi incarner le paradoxe Claudia Comte, décomplexé et décomplexant. Dix ans seulement que la jeune femme a fini l’ECAL. «Ça a passé vite», commente-t-elle comme pour apprivoiser cette réussite d’un univers, d’un sens du jeu, d’un art de dessiner l’atmosphère qui se sont déjà faits un nom de Lausanne au MoMA, à New York. «L’art reste un système fait d’interactions», observe Laurence Schmidlin, conservatrice au MCBA. «Mais pour y tenir un rôle à l’international comme le fait Claudia Comte avec une telle puissance visuelle, un sens de la spatialité et un même vocabulaire formel qui ne s’épuise pas, ce sont les qualités intrinsèques, le travail, l’engagement de l’artiste qui, tout d’un coup, font que…» Qui font donc de la Vaudoise une plasticienne défendue par la Gladstone Gallery dans un même souffle qu’Anish Kapoor, Sol LeWitt ou encore Keith Haring. Mais la Vaudoise ne laisse aucune chance à l’élitisme. Elle tronçonne. Dessine. Peint. Performe.

Qu’elle soit à Berlin ou en Suisse, sa «petite entreprise» gère ambitions, efficacité et délais. En un mot: Claudia Comte travaille. «Il faut sortir des clichés! Les artistes ne sont pas forcément des rêveurs, spéciaux et désorganisés.» Le verbe est franc, détaché même, comme si la pudeur – face aux dérives? – lui interdisait le mot «art». Ses sculptures, ses «bébés», jouent avec l’importance du socle, mais dans sa conception l’art n’a pas de piédestal. Il procure de la joie, il est même fait pour ça! Et qui mieux pour en attester que le magistral HAHAHA dressé à Bex & Arts en 2014? Peut-être NOW I WON, l’incroyable Luna Park sorti de son imagination pour divertir – le mot est cette fois pesé – Art Basel 2017? Les visiteurs, détournés de leur priorité, jouaient au minigolf ou au bowling en même temps que l’artiste confirmait, dans ce joyeux brassage des genres, le vrai pouvoir subversif de l’art. Et, comme avec elle, l’œuvre ne peut être que totale, le prix payé pour s’amuser… rendait compte d’une ligne personnelle comme d’une urgence. «J’ai versé les bénéfices à Pro Natura. Sans être activiste, j’aspire à orienter encore davantage mon travail dans la direction de la nature, il s’agit de renforcer les connexions et les envies de la protéger.»

Dans le même temps, Claudia Comte se sait hyperactive – des vols sur Porto, Venise, Miami et le Danemark en un mois et demi. Elle en sait les conséquences, le rythme est soutenu, il la nourrit! Par contre, pour les nourritures terrestres, c’en est fini de la viande, un minimum à mettre dans la balance. «C’est ma contribution, chargée de l’ambition de faire toujours mieux dans ma vie personnelle.» Jusqu’ici, la trentenaire se sent «extrêmement chanceuse», sauf que la ténacité aide quand on se donne les moyens de ses ambitions. Un jour, elles se matérialiseront dans une grande maison, les portes ouvertes sur une rivière, la forêt, les champs… (24 heures)

Créé: 21.12.2017, 09h01

Articles en relation

Le Mcb-a zigzague avec Claudia Comte entre présent et avenir

Laboratoire Ses expos temporaires ramenées à trois salles, le Musée occupe les autres pour parler de son futur sur le site de la gare dès 2019. Plus...

Bio

1983 Naît à Grancy, au pied du Jura.
2004 Entre à l’ECAL pour en sortir en 2007 et compléter sa formation par un master en arts et sciences de l’éducation à la HEP, en même temps qu’elle multiplie les résidences (Rome, Berlin, Paris) comme les expos (Accrochage Vaud, l’Institut suisse de Rome, le Centquatre, Paris…).
2012 Occupe une salle dans l’expo qui va faire date, «La jeunesse est un art», au Kunsthaus d’Aarau.
2014 Marque Bex & Arts avec son monumental HAHAHA.
2015 Vernit sa première expo solo à la Gladstone Gallery de New York.
2016 Expose à Toulouse, à Berlin, à Zurich et imagine Zigzag division, œuvre murale pour le MCBA à Lausanne.
2017 Invitée sur la place d’Art Basel, elle crée NOW I WON.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.