François Burland, l'art d'être ni dupe, ni soumis

RencontreEntre son exposition chez Raynald Métraux à Lausanne et le succès du film «Seuls Ensemble», le Vaudois multiplie les aventures artistiques et humaines avec les jeunes migrants.

François Burland embarque de jeunes mineurs non accompagnés comme Haben, 20 ans, dans ses aventures artistiques.

François Burland embarque de jeunes mineurs non accompagnés comme Haben, 20 ans, dans ses aventures artistiques. Image: Florian Cella

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Résistant à la lecture complaisante du monde, l’artiste s’appuie sur l’humour indocile et… l’homme parle. Il mitraille même, s’il fallait comptabiliser le nombre de mots à la minute, mais rien à voir avec une logorrhée. Dans le discours désarmant de sincérité de François Burland, on peut traquer le remplissage, il n’y est pas. Et si le verbe s’avère parfois cru, rien à voir avec une posture. L’artiste perché au Mont-Pèlerin n’est pas de ceux qui enjolivent. Peut-être qu’une dernière bouffée de «faites l’amour, pas la guerre» imprime encore ses chemises fleuries. Mais tout son souffle d’homme et d’artiste aux slogans percutant plus vite qu’une contre-vérité, c’est aux autres que le sexagénaire le donne. À ces jeunes migrants non accompagnés pour lesquels il se démène afin de leur trouver un avenir et qu’il embarque comme Haben, 20 ans, dans ses aventures depuis plusieurs années: expositions, montages et même création, comme cette gravure réalisée sous les yeux des résidents d’un EMS de Lutry et devant la caméra de Sonia Zoran et Thomas Wüthrich pour «Seuls ensemble», un film documentaire qui touche partout où il passe.

"Seuls Ensemble", trailer.

Le cœur, les bras qui enlacent, les mains qui travaillent, tout votre être est investi. Ça ressemble à une fuite en avant…
Lorsqu’on a le pied dedans, impossible de faire marche arrière. Je n’en ai pas l’intention non plus: ces jeunes m’ont sauvé. Je n’étais qu’un tueur de libéral, une sorte de spermatozoïde en quête de reconnaissance, cet enfant de trois ans qui tend sa peinture à sa maman pour qu’elle lui dise que c’est bien. D’autres artistes sont dans cette dynamique, aucun problème, moi je ne peux plus.

Vous êtes passé du côté des militants?
Plutôt quelqu’un d’engagé, je n’ai jamais été militant, je n’ai jamais défendu de cause, j’aime juste parler des gens que j’aime, c’est ma vie. Ces jeunes, moi, on s’est tous sauvé. À 60 ans, je suis un vieil artiste qui espérait faire carrière. Il ne faut pas se voiler la face: on fait ça pour être connu, voire une star du marché de l’art. Alors on se met une sacrée pression! Pour moi, ça aurait pu se passer lorsque j’avais 20 ans, la Pace Gallery me voulait pour Art Basel mais je n’ai rien compris, je pensais que c’était une foire comme le Comptoir. Un plouc! Un peu comme si j’avais passé la soirée avec Naomi Campbell, mais trop bourré pour m’en souvenir. Alors oui, ces jeunes m’ont sauvé en même temps qu’ils ont donné du sens à mon travail. Cela fait sept ans que je vis à leur contact, ils sont en train de changer ma vie. On est tous sur un radeau, et lorsqu’on a fait «Seuls ensemble», on s’est tous fait confiance, tous embarqués dans ce truc. Ça me rend fort.

Courageux aussi?
Je ne savais pas que je pouvais l’être, je l’ai appris grâce à eux. La question m’était venue à l’esprit en entendant parler de mes oncles partis rejoindre la Résistance à 15-16 ans, je me demandais comment savoir si on peut le faire ou pas? La réponse est tombée, simple… «Il faut vivre, tu verras, il n’y a rien de glorieux, c’est juste qu’à un moment donné, on sait qu’on doit le faire.» Les jeunes voient que je n’ai pas peur, du coup. Ils savent qu’ils peuvent me faire confiance! Pourtant, j’ai été un trouillard toute ma vie. Pour commencer, j’ai peur de moi, de mon ombre et malgré tout ça, je suis devenu artiste. Il faut être fou!

Il y a un avant et un après la rencontre avec ceux que vous appelez vos enfants?
Tout dans ma vie a conspiré pour qu’un jour je sois prêt. Gamin, j’ai grandi sur les marches des camps de réfugiés dans le Lot-et-Garonne – des républicains espagnols, des Polonais, des Suisses, les Harkis, les réfugiés de la guerre du Vietnam. C’était en face de chez mes grands-parents, à chaque fois que j’allais là-bas, j’étais au cœur du monde. Aux murs, il y avait des carabines américaines, le sabre d’un général chinois et je me souviens avoir joué avec des fusils qui ont fait la guerre. Que ce soit dans ce coin perdu, comme dans le Sahara où j’organisais des tours pour créer le lien entre les mondes, j’ai toujours été fasciné par ces endroits parmi les plus beaux du monde où se côtoient les plus grandes richesses et les violences extrêmes. Puis il y a eu ce moment où je n’ai plus pu supporter de voir des morts dans ce désert. Véritable superposition de couches de l’histoire du monde, du néolithique fossilisé aux ceinturons imitation Dolce & Gabbana! Alors je me suis mis à travailler avec cette histoire.

Un vrai déclic?
Oui… en plus de la rencontre avec deux jeunes d’Afrique orientale. Des pas faciles! Mais je suis tombé amoureux. Ce sont deux éducateurs qui me les avaient mis dans les pattes pour réaliser le projet que le prix FEMS 2013 me permettait de concrétiser. D’abord interloqué de leur manque de contact avec l’endroit où ils vivent, j’ai commencé par les secouer pour qu’ils se réveillent, avant de me dire, que moi non plus, je n’avais rien fait et ne les avais même pas invités chez moi. Ça s’est fait, ils m’ont donné les clés de leur monde, j’ai donné les miennes. Depuis, j’ai vu passer des dizaines de mômes, impossible de reculer, si tu le fais, tu deviens un salopard! Je ne dis pas que c’est facile dans une vie de couple fusionnelle de deux enfants blessés qui ont choisi de ne pas en avoir pour ne pas assumer cette responsabilité. Et là… on se retrouve avec une soixantaine de jeunes, les deux tiers de nos revenus y passent, disponibles jour et nuit. Je suis si reconnaissant à mon épouse de ne jamais m’avoir demandé de faire l’impossible choix: j’aurais tout perdu, eux et moi.

L’engagement va au-delà de la générosité…
Je suis partageur oui, mais je ne suis pas quelqu’un de généreux. Eux ne sont pas dupes, d’ailleurs, certains me disent qu’ils n’en ont rien à foutre de mon travail mais c’est en creux de ce travail qu’on se voit et qu’on se repère. On sait tous qu’on s’en sortira ensemble et ils savent que je ne les laisserai pas tomber. Parfois, je fais des conneries mais je reconnais toujours que je me suis planté. J’ai passé trente ans de ma vie à faire semblant, je n’ai plus honte d’être touché et disons aussi que j’ai appris des techniques pour laisser les émotions me traverser sans être dépassé par elles.

Et l’art dans tout ça, devient-il futile?
J’ai toujours trouvé que ça ne servait à rien contrairement à maintenant où je me dis qu’enfin cette pratique sert à quelque chose. Eux aussi, ils trouvent inutiles ces trucs qui ne rapportent rien quand ils ne me prennent pas pour un possédé. Mais, au final, ils se rendent compte que ces techniques que je leur apprends, servent à prendre la parole.

C’est ce qui vous a poussé à devenir artiste?
Bien sûr, pour prendre la parole après les blessures de l’enfance. Je n’avouerai pas lesquelles, je préfère dire: «Il n’est jamais trop tard pour avoir une enfance heureuse.» Et mes jeunes aussi adorent cette phrase… Il y a un possible, et je crois qu’ils le sentent à l’atelier: il faut les faire rêver. Moi j’ai appris à frissonner avec eux, ils m’ont rendu tellement humain, fragile. Mais c’est fantastique. (24 heures)

Créé: 25.05.2019, 14h00

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Du temps, des doutes et des larmes

Le temps pour soi?
Je le prends, j’ai vu que je ne pouvais pas continuer à un rythme pareil. J’ai la chance de dormir peu, ce qui me laisse ce temps à l’atelier entre 3 h et 9 h, je dessine, je fais tout mon courrier, des SMS, des petits mots personnalisés pour mes jeunes.
Le temps de pleurer?
Bien sûr qu’il existe encore face ces destins brisés lorsqu’un parcours s’arrête tout d’un coup sur une décision de renvoi. On a souvent des montées de larmes (ndlr: il y en a plusieurs pendant la conversation) mais elles ne sont pas que négatives, elles peuvent aussi être très positives. Par exemple quand l’une de mes «filles» me dit: «Bonjour mon grand soleil» ou «Bonjour mon courage».
Le temps des doutes?
Si c’est le privilège de l’Occident, mais c’est aussi ce qui me relie à eux. Nous sommes tous de religion différente. Moi je suis athée, alors le doute, c’est ce qui nous fait nous rencontrer. Ce qui ne m’empêche pas de toujours me demander si je fais juste, si je leur donne autant que je reçois d’eux, sinon je deviens un prédateur comme beaucoup d’autres artistes. C’est devenu très vendeur de travailler avec des réfugiés.

Bio express

1958
Naît le 18 août à Lausanne.
1978
Découvre le Sinaï. Dix ans plus tard ce sera le Sahara, il y fait de nombreux séjours avec les Touaregs.
2011
Se lance dans la construction d’un sous-marin de 18 mètres de long. Création de l’Association Nela pour l’intégration des mineurs non accompagnés par l’art et la culture en plus de les aider à trouver une formation.
2013
Expose à l’Art brut avec Jacqueline Oyex.
2019
Sortie du film documentaire «Seuls ensemble» réalisé par Sonia Zoran et Thomas Wüthrich (en salle à Lausanne et Oron).
Expose «Atomik Magic Circus» à l’atelier-galerie Raynald Métraux à Lausanne du 11 au 29 juin (ve 14h-18h, sa 14h-17h et sur rdv au 021 311 16 66).

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