Génération Bretécher

Bande dessinéeChroniqueuse intemporelle des solitudes urbaines, l’auteur des «Frustrés» expose au Centre Pompidou. Cette consécration parisienne doit la faire doucement ricaner.

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A 75 ans, Claire Bretécher oppose toujours une grimace dubitative aux savants qui décortiquent son œuvre. Même Roland Barthes eut droit à sa piqûre de rappel, quand le géant de la pensée française décréta en 1976, qu’«elle était la meilleure sociologue de l’année». Via Apostrophes, la dame rectifia chez Bernard Pivot qui encensait son «humour d’observation»: «Mais je ne suis pas observatrice du tout, je suis myope et je ne fais attention à rien.» Exposé au Centre Pompidou à Paris, son travail dit exactement le contraire en planches cinglantes et concentrées d’époque.

Pourtant, et paradoxalement, la blonde amazone a sans doute raison quand elle se déclare aveugle sur les manies de ses contemporains. Une ambition plus vaste l’occupe depuis une quarantaine d’années. Il suffit de l’effeuiller pour rugir avec elle comme si c’était hier, aujourd’hui, et déjà demain. Bretécher échappe à une quelconque datation. Cette extraterrestre a toujours préféré aux révolutions de la modernité et aux conforts du classicisme s’affranchir du monde en cavalier seul. S’il fallait étiqueter ce spécimen rare, il faudrait inventer un label intemporel et unique qui ne rassemblerait qu’elle.

Reste qu’il semble convenable ces jours de s’extasier sur la vista de la septuagénaire qui en 1983, croquait déjà une Monique, actrice bourgeoise soudoyant sa femme de ménage espagnole pour lui servir de mère porteuse entre deux passages d’aspirateur. Ou de souligner la charge portée par ses héroïnes délurées au moment d’épiler les aisselles de la très «poilante» libération sexuelle. Voire d’évoquer les délices des couples homosexuels face au berceau bien avant que le mouvement du «Mariage pour tous» ne déplace leurs petits-enfants dans la rue.

Cellulite tripote les bourrelets des diktats esthétiques depuis le Moyen Age, docteur Ventouse Bobologue a diagnostiqué depuis des lustres le snobisme rampant à la capitale, Agrippine pose déjà entre Sheila et Rihanna, en poster iconique en dessus du lit des ados boutonneux, gamine aux hormones survoltées que sa mère paniquée cherche à occuper dans des trips shopping et cinéma. Claire Bretécher déclare avec un culot farouche s’être émancipée très tôt du carcan familial corseté dans des principes castrateurs. A l’évidence, la Nantaise n’a pas quitté le nid douillet pour se retrouver en oiselle baguée à Paris. Rare garçonne dans les rangs des bédéastes de l’époque, la solitaire cultive ses libertés. Chance, elle tombera pile dans une ère qui les favorise, le turbulent Mai 68.

Le panache orgueilleux devient sa marque de fabrique, il l’isole aussi des bandes, de Spirou à Tintin. René Goscinny, alors glorieux papy de la discipline et chevalier de la Légion d’honneur, la couve avec expérience. Dans sa préface aux Années Pilote, le maestro évoque leur collaboration: «Et tout ça devint prodigieusement drôle, grâce au très, très grand talent du seul dessinateur que je puisse me permettre de qualifier de belle fée, sans risquer de recevoir une de ces tartes dont la merveilleuse Cellulite a le secret». La femme est un homme comme les autres. Et Claire Bretécher se moque royalement de c€hacun en parfaite égalité.

L’indécrottable indépendante n’en tire aucune gloriole. «J’ai toujours été bien accueillie, dit-elle de la folle effervescence post-soixante huitarde. C’était comme une distraction de voir débarquer une fille. Je n’ai jamais ressenti de misogynie. C’était mal vu à une époque de dire cela. Il fallait raconter qu’on avait dû lutter durement!» La blonde hait les enjoliveurs de légende. Ainsi, il lui arriva de donner dans le dessin publicitaire, et pardi, qu’il serait hypocrite de bouder un gros chèque dans la bohème fauchée des soupentes sous les toits de la Ville Lumière. «J’habitais un carton, ironise-t-elle. Quand on fait de la bande dessinée, on mène une vie d’escargot.»

La rétrospective que lui consacre Paris montre aussi la face cachée de cette nana parfois mal lunée. Des autoportraits sans fard la catégorisent «moche», ses encres sombres la noient dans des lassitudes soporifiques. Si Claire Bretécher ne s’est jamais montrée tendre avec le commun des mortels, elle ne se réserve pas un sort plus clément. La voir fustiger avec une délectation presque cruelle les vieux et leurs rejetons les nains, tout autant que sa propre génération.

Cette position plus ferme qu’un menton relifté, trouvera une assise au Nouvel Observateur. Pour le «zine» des futurs bobos, la dessinatrice crée un fan-club, Les frustrés. Ni rombières emperlouzées ni bombes sexuelles, ses nanas dignes de Niki de Saint-Phalle piochent dans l’air du temps. Elles parlent la novlangue avec des airs de ouf, comme leurs mecs et patrons. Jusqu’à l’hiver 1981, Bretécher se saoule des dérives de la «gauche sucre de canne», de l’arrogance des djeunes ou des seniors. Tout un album de famille.

«Claire Bretécher», Paris, Centre Pompidou, jusqu’au lu 8 fév. www.centrepompidou.fr «Bretécher, BDessineuse», Paris, Galerie Huberty-Breyne, jusqu’au sa 16 janv. www.hubertybreyne.com


La ligne Claire de Cellulite

Zoom Entre un cours de crochet et un match d’escalopes bolognaises naît, en 1969, année érotique, la princesse Cellulite «dans un château pas follement sympathique du bas Moyen Age». La réédition des Années Pilote exhume la noble enfant des cartons de Bretécher. Son héroïne arbore des macarons capillaires qui l’apparentent à son homologue américaine, la princesse Leia, de Star Wars. Cette fille à marier rêve encore d’une robe Peau-de-Bique que Catherine Deneuve aurait pu enfariner aux beaux jours de Peau d’âne. Mais les génies de la BD lui prêtent un sang plus bleu encore, celui qui glougloute dans les veines des Monty Python, dévoyés sujets de Sa Majesté britannique. Car Cellulite mène des croisades dignes de La vie de Brian, courant le guilledou en quête d’un improbable prince, s’exerçant à détecter le pois sous sept housses de couette. Que la dodue enfant cède son cou gracile à d’imbéciles puceaux ou s’initie à la balayette hongroise, le bonheur conjugal, et les terres associées, lui échappe. «Pourquoi n’as-tu pas inventé le fil à couper le beurre?» hurle un manant à sa grognante femelle. Dégoûtée du mariage, Claire Bretécher ne prit pas le temps de répondre. Sa folle jeunesse tambourinait par-delà les douves. Fâchée avec les doctrines, la féministe à rebours largua Cellulite au donjon et s’attaqua à Salades de saison, mode d’emploi du couple moderne. Et là… l’humanité entière allait déguster.

Créé: 21.11.2015, 10h59

En dates

1940 Naît à Nantes dans un milieu bourgeois catholique.


1960 Monte à Paris, est repérée par Goscinny, place des dessins à Tintin, puis Spirou.

1969 Crée Cellulite dans Pilote.

1972 Fonde L’écho des savanes avec Gotlib et Mandryka, publie?Les frustrés l’année suivante dans Le Nouvel Obs.
1980 La vie passionnée de Thérèse d’Avila.



1982 Grand Prix d’Angoulême.


1988 Crée Agrippine, active jusqu’en 2009.

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