Gruyères offre un paradis où les religions communient

EscapadeDepuis dix ans, la chapelle Saint-Joseph accueille une des plus grandes collections privées d’art tibétain en Europe. Plongée dans un havre de paix.

Positionnée devant des vitraux représentant Jésus, Marie et Joseph, une statue d’un grand maître tibétain effectue le geste de l’argumentation. PATRICK MARTIN

Positionnée devant des vitraux représentant Jésus, Marie et Joseph, une statue d’un grand maître tibétain effectue le geste de l’argumentation. PATRICK MARTIN

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En vieille ville de Gruyères, les boulangeries ont disparu depuis longtemps. Tout comme le bureau de poste. «Ce qui marche, ce sont les magasins de souvenirs et les restaurants de fondue», admettent quelques épiciers qui semblent tirer bénéfice du célèbre fromage emballé sous vide, prêt pour le transport en soute. Impossible donc de dégoter un pain au chocolat. Matinale, la balade dans la cité médiévale se fait en solitaire, sous le regard d’une poignée de biches campant dans les parcs aux alentours. Bâtie sur une colline qui surplombe la plaine de la Sarine, Gruyères est incontestablement un joyau aux mille merveilles, mais ses rues restent vides jusqu’à l’arrivée des touristes en quête de beaux clichés.

Changement radical d’atmosphère, plus haut et plus tard, vers le château Saint-Germain. Une pléthore de curieux fourmille devant la bâtisse. L’animation se prolonge jusqu’au grand frère, le château de Gruyères. Car toute la zone compte trois formidables expositions, dont le Tibet Museum, abrité dans l’ancienne chapelle Saint-Joseph.

Sublime cohabitation

Le bâtiment accueille depuis dix ans une des plus grandes collections d’art bouddhique en Europe. Résultat d’un travail passionné du voyageur et homme d’affaires genevois Alain Bordier qui, en quarante ans, a rassemblé pas moins de 300 œuvres du VIe au XVIIIe siècle, principalement en provenance du Tibet mais aussi du Népal, du Cachemire, du nord de l’Inde et de la Birmanie. L’entrée se fait par l’aumônerie adjacente, invitant à l’immersion progressive, dans un univers où symboles chrétiens et bouddhiques cohabitent en parfaite harmonie.

Les premières statues se présentent chronologiquement et retracent les origines d’une pensée. «Au début, le bouddhisme n’est connu que dans la plaine du Gange, au nord de l’Inde, explique notre guide, Irma Delacombaz, fidèle collaboratrice d’Alain Bordier. Ce n’est qu’autour du IVe siècle avant notre ère qu’il se diffuse dans tout le pays, puis dépasse les frontières grâce à l’empereur Ashoka, vers le Tibet.» Les pièces sont éblouissantes et s’alternent avec une série de tableaux, des détrempes sur coton aux couleurs vives, ainsi que des encres et feuilles d’or sur papier. Jusqu’à apercevoir Avalokiteshvara Padmapani qui illumine l’espace, assis et posant son pied droit sur une fleur de lotus, au milieu de bouddhas et autres figures en laiton. «C’est un des bodhisattvas les plus populaires au Tibet, s’enthousiasme la guide. Il incarne la compassion. On dit souvent que le dalaï-lama est son émanation.» En parfait sage ayant atteint l’éveil, le bodhi­sattva fait la promesse de revenir porter secours aux siens, pour qu’ils s’élèvent à leur tour. La caverne de Platon apparaît en filigrane, puis des échos de chants de moines, cette fois bien réels, appellent à rejoindre une autre pièce, au bout d’un mince couloir.

Par-delà les croyances

Dans la seconde partie, la chapelle est majestueuse et donne à la visite une nouvelle dimension. Ses hauts plafonds ont convaincu Alain Bordier d’y installer l’entièreté d’une collection qu’il ne finit pas d’enrichir. Construits en 1890, ses murs ont accueilli jusqu’à 1921 un institut pour enfants sourds-muets, dirigé par des religieuses catholiques. Si les imposantes statues tibétaines dominent à première vue l’espace, la chrétienté, prégnante, reste ancrée dans les murs, à l’image des splendides vitraux d’origine. Ainsi, derrière un grand maître tibétain, des représentations du Christ, de Marie et de Joseph, laissent percer une lumière du jour qui berce le front des divinités bouddhiques. Sur une autre paroi, le Christ guérit un sourd-muet en lui chuchotant «Ouvre-toi» (Ephphetha).

Au centre, un canapé permet de se laisser aller à la contemplation, ou au recueillement, selon l’humeur. Aucun descriptif ne fait barrage. Seul le contact direct compte, l’expérience. «À la base, les objets servent de support de méditation, analyse la guide. Ce sont des représentations qui permettent de continuer le travail que l’on fait sur soi-même. Et de faire des visualisations avant de plonger dans la pleine conscience.» En tournant la tête, on aperçoit au mur saint François d’Assise qui parle aux oiseaux, qu’il affectionnait tout comme Milarépa, un Tibétain ayant vécu une vie remplie de chagrins et de trahisons, avant de rejoindre un état de libération spirituelle. «Aujourd’hui, il représente un modèle de transformation individuelle, tout comme saint François pour les catholiques. Dans les deux cas ils ont cherché à atteindre quelque chose de supérieur.» Pas besoin d’être croyant pour se sentir proche d’œuvres qui témoignent d’une grande humanité. Les yeux mi-fermés du bouddha, en état de béatitude, ou les bras ouverts du Christ, peu importe. Deux mondes se côtoient. Dans une forme de perfection.

Gruyères, Tibet Museum

Tél. 026 921 30 10 www.tibetmuseum.ch

Créé: 25.05.2019, 15h03

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Les coups de coeur

Photos à l’esplanade du château



Le château de Gruyères expose le travail de Jessica Wolfelsperger sur son esplanade. Pour sa série photographique, l’artiste bâloise a séjourné durant deux mois près du Val Verzasca, mythique vallée tessinoise. Composant avec une nature luxuriante, elle alterne le travail de mise en scène avec des modèles et l’accueil de l’inattendu. Pour délivrer des images fascinantes qui rentrent en écho avec les paysages réels qui l’environnent. Une fabuleuse balade en plein air qui permet de redécouvrir les œuvres plusieurs fois, selon le parcours choisi.




Vue imprenable sur la cité médiévale



Joyau architectural, Gruyères se situe au pied des Préalpes qui la surplombent. Dominant le bourg, son château construit dès 1270 est une des splendeurs les plus visitées sur le sol helvétique. Et renferme autant de mobilier d’époque que d’espaces d’exposition, à l’image de l’ancien arsenal au rez-de-chaussée. La cité est interdite aux voitures! Elle donne ainsi de belles occasions de se prélasser au soleil: sur la terrasse du Chalet qui concocte des fondues aux portions généreuses, ou à la Fleur de Lys, un des plus vieux restaurants du village.




40 ans d’«Alien» au Musée Giger



Une exposition temporaire vient de prendre ses quartiers au célèbre Musée Giger, pour fêter l’anniversaire du premier «Alien» (1979), réalisé par Ridley Scott, dont Hans Ruedi Giger a conçu les créatures. Si tout le musée est consacré aux œuvres du plasticien, l’installation provisoire met en lumière les passionnantes coulisses du film. Ainsi on découvrira des interactions surprenantes sur le plateau entre le sculpteur et ses monstres – surprise! –, ainsi que toute la machinerie cinématographique au service de la frayeur rendue au spectateur!

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