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À l’Hermitage, l’ombre n’est pas que sombre

La fondation des hauts de Lausanne démontre l’envergure de sa force de frappe en pistant l’«absence de lumière» à travers cinq siècles. Riche et bluffant!

Wolfgang Tillmans, «Sheep shadow», impression jet d’encre montée sur aluminium (2012). COURTESY GALERIA JUANA DE AIZPURU, MADRID AND GALERIE BUCHHOLZ BERLIN/COLOGNE
Wolfgang Tillmans, «Sheep shadow», impression jet d’encre montée sur aluminium (2012). COURTESY GALERIA JUANA DE AIZPURU, MADRID AND GALERIE BUCHHOLZ BERLIN/COLOGNE

Qu’on la chasse, qu’on en sorte ou qu’on la fuie, les jeux d’images sont si faciles avec l’ombre… Mais la Fondation lausannoise de l’Hermitage n’est pas du genre à faire dans l’opportunisme. Il y a six ans, elle laissait toutes les «Fenêtres» ouvertes pour une exposition chevauchant cinq siècles de peinture totalement affranchie des parcours balisés. Cette fois encore, c’est cette même liberté dans la lecture de la richesse sémantique d’un thème fondamental de l’histoire de l’art qui frappe. Exit les lieux communs, pas de diktats, ni de maître incontesté! L’idée n’est pas de condenser l’ombre dans la signature tutélaire du Caravage, de l’enfermer dans une époque, de la réduire à une simple menace ou de la célébrer dans son mystère. Ici l’ombre n’a plus de limite, joignant le geste et le propos, polysémique, elle a envahi la totalité des espaces.

Le regard peut la traquer théâtrale, il peut suivre son empreinte, se laisser surprendre par sa charge symbolique ou par ses desseins plus conceptuels. Mais il peut aussi se contenter de profiter de l’ombre… tout simplement. Alors bien sûr, la scénographie vient sur son terrain, la première salle plongée dans l’obscurité lui paie même un tribut direct. Mais le silence est porteur, les autoportraits des peintres noircissant les traits de leur mélancolie romantique défilent aux cimaises côte à côte avec ceux qui, comme Rembrandt, trouvent dans les ténèbres un socle pour élever leur statut d’artiste.

Et bien sûr, on sort de la noire profondeur pour aller vers la lumière et vivre cette révolution venue de l’ombre qui va donner du relief à la peinture, à son esprit, à ce qu’elle exprime de la vie. Un discours qui tient depuis l’Antiquité, le mythe attribuant la naissance de la peinture à l’ombre projetée d’un jeune homme que son amoureuse dessine sur un mur afin de retenir sa présence! L’exposition de l’Hermitage s’en fait l’écho après avoir posé les jalons historiques et allumé les bougies de la Renaissance dans une série significative de scènes venues du Nord comme du Sud où la lumière extrait les émotions des abysses.

Des découvertes aux icônes

Subtil, l’itinéraire «D’ombres, de la Renaissance à nos jours» se promène encore entre la représentation de l’absence de lumière, son évidence naturelle, sa physique ou ses effets. Et s’il permet de découvrir des trésors – une marine format de poche de Victor Hugo brassant les flots et les humeurs, ou l’ombre affranchie de ses propres carcans dans une sanguine du XVIe siècle – il exige aussi beaucoup. À commencer par du temps! Mais il s’agit aussi de répondre aux questions que posent ces grandes traversées de l’histoire de l’art guidées par une thématique, pour ne pas dire téléguidées. Faut-il chercher l’ombre à tout prix, la suivre aveuglément au risque d’en oublier le récit premier de l’œuvre? Le regard est-il en mission commandée réagissant à un réflexe conditionné par le titre de l’exposition? Chacun tranchera. La balade reste belle.

Avec 140 œuvres, 90 artistes, 80 prêteurs, elle est aussi foisonnante, fixant de multiples rendez-vous avec l’inconnu. Il y a la rareté d’une fascinante sélection photographique dont l’ombre de Monet apparaissant à la surface du bassin de nymphéas qu’il photographie. Le mielleux maniériste d’un chaton éclairé à la chandelle entre deux fillettes. Le graphisme des ombres chinoises ou encore la drôlerie caricaturale d’un homme effrayé par sa propre ombre. Mais les icônes ne sont pas en reste, on s’arrête devant l’autoportrait, jeune, de Delacroix, un «Parlement de Londres» de Monet, les cultissimes couchers de soleil de Félix Vallotton, «Le jeu lugubre» de Salvador Dalí ou encore les sérigraphies d’Andy Warhol issues de sa mythique série «Shadows».

Les siècles passent, l’ombre se colore avec les impressionnistes, elle prend de nouvelles significations chimériques ou métaphysiques, devient écriture ou sujet exclusif de l’œuvre, elle peut mentir, tromper ou se multiplier. Avec autant de bonheur que de lucidité, l’exposition nous entraîne loin, très loin mais l’ombre ne s’efface jamais, même avec le Japonais Hiroshi Sugimoto et ses blancs éblouissants.

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