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Hopper nous cache toujours quelque chose

Dans une exposition vivifiante, la Fondation Beyeler traverse les paysages de l'Américain.

«Cape Ann Granite» peint en 1928 est en prêt permanent à la Fondation Beyeler. C'est l'une des rares toiles de Hopper qui se trouve en Europe.
«Cape Ann Granite» peint en 1928 est en prêt permanent à la Fondation Beyeler. C'est l'une des rares toiles de Hopper qui se trouve en Europe.
Heirs of Josephine Hopper/2019, ProLitteris, Zuri
«Burly Cobb's House» (1930-33) qui était dans le bureau ovale du temps de Obama et «Lee Shore» en 1941.
«Burly Cobb's House» (1930-33) qui était dans le bureau ovale du temps de Obama et «Lee Shore» en 1941.
WHITNEY MUSEUM OF AMERICAIN ART/ART RESOURCE, SCAL
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Que les chasseurs d’icônes passent leur chemin, inutile de chercher les quatre passagers solitaires de «Nighthawks», pas plus que la femme assise, pensive, face à la fenêtre de «Morning Sun». Les deux incontournables d’Edward Hopper (1882-1967) ne rentrent pas dans le thème de la Fondation Beyeler. Et «c’est une chance», clame son directeur Sam Keller, sans pour autant servir l’excuse du pauvre, ni du dépit. Le propos est sincère, l’expo événement de la Fondation aux 437'000 visiteurs annuels relève un défi en accrochant un Hopper, plus vrai que nature. Le résultat tient à la fois de la révélation et… du bonheur!

À chacune de ses sorties européennes – elles sont rares, l’Hermitage à Lausanne en 2010, Paris et Madrid en 2012/2013 – l’Américain vient avec ses bâtiments esseulés. Il déboule avec ses solitudes ou ses attentes affichées dans un bar, un train, sur un pas de porte ou sous un porche. L’artiste aux 336 œuvres – il travaillait lentement, alternant avec de longues périodes d’inactivité picturale – débarque aussi avec ses couples mutiques et ses instantanés sans parole de la vie américaine. Et jusqu’ici la rareté de ces expositions, comme celle des tableaux de Hopper conservés sur le Vieux-Continent (quatre huiles à Madrid, une à Riehen en prêt permanent) faisaient l’avidité, l’envie de tout embrasser, de tout montrer, de tout voir.

«Mon objectif en peintre a toujours été la transcription la plus exacte possible de mes impressions les plus intimes de la nature»Edward Hopper, artiste

La Fondation Beyeler a donc fait le choix averti et audacieux d’une exposition thématique en zoomant sur les paysages. Quelque 166 œuvres, des huiles comme des dessins et des aquarelles réalisés sur la banquette arrière de sa voiture, avec parmi elles quelques célébrités quand même. Dont «Gas», station-service en état de survivance sur une route peu fréquentée ou la femme de «Cape Cod Morning» et son regard projeté au-delà de la réalité. Il y a aussi ces deux autres toiles saisies à Cape Cod – fief des Kennedy – qui ont gagné en célébrité lorsque Barack Obama les a accrochées dans le bureau ovale. Mais il y a surtout ces toits que le soleil fait briller, ces dunes sculptées par les vents, ces forêts noires et aussi denses que l’oubli. Il y a tous ces paysages privés d’horizon mais qui entraînent étrangement la perception au-delà de ce que l’on peut voir.

L’observation du changement

Hopper nous cache toujours quelque chose, il peint le phare sur sa colline sans montrer la mer, le virage d’une route sinueuse sans lui donner de suite. Même lorsqu’il saisit la mer, infinie, cette étrangeté demeure alors qu’il joue sur les échelles et les perspectives. Toujours barrée, jamais la vue n’est panoramique, au contraire elle sert de rebond au regard pour renvoyer vers quelque chose de plus intérieur. De plus mental! Pourtant les paysages de Hopper ont une identité forte: il n’invente pas, il peint l’Amérique, mieux il crée une image identificatrice d’une Amérique à la fois grisée par ses immensités et pétrifiée par ses solitudes existentielles. Sam Keller ose la comparaison: «Comme Hodler l’a fait pour la Suisse, comme Monet l’a fait pour la France.» Le curateur de l’exposition Ulf Küster enchaîne, assez fier: «C’est surprenant qu’il n’y ait jamais eu de focus uniquement sur les paysages, tout en assurant qu’il était à la recherche de lui-même, Hopper a fait l’Amérique, il a observé son changement vers l’ère industrielle.»

Le parcours bâlois passe des voies ferrées aux routes, il s’arrête devant les architectures vernaculaires, s’oxygène face à la mer ou se perd dans les identités verdoyantes mais l’impression est toujours plus sensuelle que physique. Portée par cette étrangeté permanente, stimulée par un début d’histoire, un décor, appelant une suite. Curieux, on a presque envie de se mettre sur la pointe des pieds pour voir ce qui se passe derrière la colline, les rochers, la maison ou même la mer! Mais pourquoi percer le mystère? Pourquoi ne pas s’en remettre à cette esthétique de la solitude et du silence en parfait équilibre entre ce qui peut se passer… ou pas?

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