L’indicible pris en photo

ExpositionL’image n’est pas le garant d’une vérité, le Lausannois Matthias Bruggmann en fait la démonstration à l’Élysée à partir de photos réalisées en Irak et en Syrie.

IRAK, 2015: Des membres du Hachd al-Shabi prennent le temps d’un selfie avec le cadavre d’un combattant suspecté d’appartenir à l’État islamique.

IRAK, 2015: Des membres du Hachd al-Shabi prennent le temps d’un selfie avec le cadavre d’un combattant suspecté d’appartenir à l’État islamique. Image: MATTHIAS BRUGGMANN

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Victime ou bourreau? Scène de guerre ou plateau de cinéma? Mouvement de foule ou cortège funèbre? Dans un monde connecté en permanence à l’image, il faut trancher, juger les antagonismes, donner son avis, tout le temps. Et… si possible en un clin d’œil, sans ciller. Alors avant toute chose, c’est le temps de ce choix et surtout de la réflexion sur ses incidences et ses résonances dont rend compte Matthias Bruggmann au fil de ses tirages exposés au Musée de l’Élysée.

Un homme, le regard frontal, les mains croisées sur les jambes dans un décor silencieux, aussi morne que pétrifiant. Un autre, en tenue militaire, complice d’une gamine blonde dans un intérieur aussi paisible qu’incertain. Il y a cet autre encore, piétinant – sans équivoque? – des corps réunis dans la mort.

L’air est lourd dans les sous-sols du musée lausannois, l’envie de fuir peut prendre, légitime, mais c’est celle de rester qui est gagnante, de rester pour apprendre du doute. Ces êtres, ces scènes, Matthias Bruggmann les a tous fixés dans les yeux, un jour entre 2012 et 2017, lorsqu’il a fait de la Syrie et de l’Irak les terrains de son engagement personnel, artistique et photographique. Mais devant ces clichés où les esthètes s’y retrouveront aussi, devant ces révélateurs des pièges tendus au regard par une lecture trop rapide, lui-même détourne parfois le sien, sans doute chargé de bien d’autres mémoires.

«Je ne vis pas avec mes images au mur chez moi, c’est sûr. Ce qui équivaut aussi au constat qu’elles ont une utilité – laquelle, je ne sais pas! On a été abreuvé, on a vu ce qui se passait en Syrie, avant de finir noyé dans une sorte de maelström. Même moi, à un moment donné, je ne savais plus qui tuait qui et qui rackettait qui. J’ai même pensé, en 2017, que le conflit allait s’arrêter. J’avais tout faux.» Le doute. Toujours. À force d’arpenter les zones de conflit – l’Irak, Haïti, la Libye, la Somalie, la Syrie –, le Lausannois n’a fait que de le creuser.

Qu’il naisse de la réalité vécue entre les forces s’opposant sur un terrain de guerre ou qu’il accompagne l’impact de ce travail comme sa valeur historique ou testimoniale. «Techniquement, les images sont faites pour durer, ma responsabilité est là. Après… leur éventuelle valeur iconique? Ce n’est pas à moi d’en décider. Quand j’ai commencé en Irak, appuie le quadragénaire, je pouvais encore avoir l’illusion que la photo servait à quelque chose, mais on a aussi des photos des gueules cassées de 14-18. On savait. Est-ce que cela a servi?»

Le doute reste, il crée notre trouble, mais il n’a pas atomisé les forces d’un funambule, ni celles d’un travail croisant une rhétorique artistique avec les preuves tangibles de la cruauté des hommes. Matthias Bruggmann est parti en photographe dans un pays iconophobe «pour que l’on puisse se souvenir du courage de tous ceux qui risquent leur vie». Et malgré ses interrogations et les risques, il a été «accueilli et protégé par des gens dont la seule envie était qu’on écoute leur histoire. Ma présence là-bas a été un privilège du début à la fin, je ne suis pas un héros!»

Sans légendes

Présent là où d’autres ne se sont peut-être pas risqués, comme la morgue de Damas après une attaque à la voiture piégée, «l’un des pires lieux de torture». Introduit là où d’autres n’ont pas pensé aller, comme cette cour intérieure de Homs au fond de laquelle deux hommes (des combattants au repos), un masque sur le visage, répètent la pièce de théâtre écrite par l’un d’eux. Matthias Bruggmann éveille à la pluralité des voix d’un même conflit, ses clichés éclairant son refus d’une lecture manichéenne. Il y a ce pillard d’antiquités doté d’un appareil ressemblant à s’y méprendre à un démineur. Il y a aussi cette femme élégamment maquillée, en fait une actrice, dans le rôle d’une condamnée à dix coups de fouet pour avoir enfreint l’interdiction d’acheter du maquillage. Les images restent, prégnantes. Résistantes! Terriblement silencieuses aussi. Le photographe n’a pas laissé de légendes (réservées à un document à part). Sensible à la liberté individuelle et au droit de chacun de se tromper, il n’a pas voulu de ce confort, l’image n’étant pas garante d’une seule vérité. (24 heures)

Créé: 05.12.2018, 20h31

Bio Express

Né en 1978 à Aix-en-Provence, le jeune Suisse couvre l’invasion de l’Irak en 2000 aux côtés de l’Américain Antonin Kratochvil, membre fondateur de l’Agence VII. Il fait ensuite ses classes à l’École de photo de Vevey, un cursus couronné d’un diplôme en 2003.

Deux ans plus tard, son travail entre au Musée de l’Élysée dans l’exposition «reGeneration: 50 photographes de demain» et, en 2007, il participera à l’organisation de «Tous photographes», projet imaginé par l’institution lausannoise.

Il enchaîne, depuis, les temps sur le terrain et celui des expositions (dont 2017 à Paris Photo dans un accrochage monographique). Son projet proposé pour le Prix Élysée 2016-2018, visant à «remettre en cause nos suppositions morales», lui vaut de remporter cette 2e édition.

Mais encore...

332

Le nombre de pages de l’ouvrage paru aux Éditions Xavier Barral et au titre éponyme de l’exposition «Un acte d’une violence indicible». Dans un «besoin de trouver du sens», il libère la parole d’une pluralité de voix, parties prenantes ou observatrices du conflit syrien.

Infos pratiques

Lausanne
Musée de l’Élysée
Jusqu’au 27 janvier
Mardi - Dimanche (11 h-18 h)
de même que l’exposition Liu Bolin
www.elysee.ch

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