«J’aime l’art qui reflète ce qu’il est»

ExclusifHors-ses-murs le temps d'une exposition au Musée Jenisch, la Collection Nestlé a reçu la visite de son CEO Paul Bulcke. Entretien.

CEO de Nestlé, Paul Bulcke a mené la visite de la Collection Nestlé exposée au Musée Jenisch en compagnie de l’ancien directeur de l’ECAL, Pierre Keller.

CEO de Nestlé, Paul Bulcke a mené la visite de la Collection Nestlé exposée au Musée Jenisch en compagnie de l’ancien directeur de l’ECAL, Pierre Keller. Image: PATRICK MARTIN

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Il aime Magritte – par réflexe patriotique: il est Belge –, mais pas exclusivement. Assis dans le fauteuil du CEO de Nestlé qui l’a d’abord engagé comme stagiaire en marketing, Paul Bulcke en pince aussi pour Dalí. Cet électron libre. Cet exalté de la fantaisie. Ce serial producteur de stupéfaction. «A chaque millimètre carré, s’enflamme-t-il sans fausse pudeur, l’œil a rendez-vous avec la surprise!» Bientôt président du conseil d’administration de la multinationale veveysanne, le stratège de 61 ans recrute ses affinités artistiques parmi les Modernes. Picasso, mais jeune. Ou encore Vasarely, «intrigué par sa technique». Paul Bulcke aime aussi surprendre en guide avisé de la Collection Nestlé – des Hodler, Tinguely, Giacometti, Sol LeWitt, Calder, Warhol ou encore Fischli & Weiss – à l’affiche en ce moment au Musée Jenisch à Vevey. Une visite truffée de traits d’esprit, à l’issue de laquelle l’homme s’est livré. Pas forcément à travers ses goûts, mais plutôt à sa manière d’en parler. Décontractée. Spontanée. Désintéressée sauf… quand sa fibre de financier et un bon sens certain le rattrapent.

Vous aimez que l’art vous «prenne l’œil», c’est le lieu de la rencontre? Ça vaut pour l’art comme pour la vie. Les pays où j’ai vécu, ceux que j’ai traversés, je les ai découverts à travers leur diversité chromatique et appréhendés dans leur singularité stylistique. L’Amérique latine et ses couleurs vives. La palette vibrante des Caraïbes. La lumière particulière de l’Alentejo au Portugal. Il y a encore eu le choc contrasté des bleus et des blancs en Grèce. Un peu plus carré d’esprit artistique que mon épouse, je me fie en premier lieu à mon regard et, de surcroît, un peu impatient de nature, je n’ai pas le temps pour le sens caché des choses. J’apprécie ce qui me parle directement, j’aime l’art qui reflète ce qu’il est. Tout ce qui reste au niveau du concept ne m’emballe pas, surtout s’il faut lire des pages et des pages pour comprendre la démarche. Ma sœur grave et sculpte, elle est artiste, mon grand-père l’était aussi. Moi, j’ai toujours aimé dessiner, faire quelque chose de mes mains. Enfant, je faisais des petits avions. C’était aussi de l’art. D’ailleurs, c’est comme faire du business, d’une certaine façon, c’est aussi une forme d’art.

Seriez-vous Dada au point d’affirmer que «tout est art»?
Tout ce qui est fait avec passion devient de l’art, sans aucun doute. Même l’acte le plus infime, même le plus insignifiant. Par contre, être artiste, c’est autre chose. De profond. D’intègre. C’est pouvoir vivre à fond sa passion, c’est être libre de la vivre, mais à condition de pouvoir en vivre. Dans le business, on n’est pas libre à 100%… On est même à l’opposé de cette liberté absolue irriguant le domaine de l’art. Voilà pourquoi cet espace souverain m’attire, voilà pourquoi j'aime aller y chercher et j’y compte beaucoup d’amis. J’apprécie cette confrontation des idées, je m’y ressource comme aux côtés de ceux qui font œuvre de bon sens en travaillant la terre.

Vous l’avez aussi sous les yeux tous les jours à travers la collection Nestlé exposée au siège veveysan. Quel a été votre premier rendez-vous avec cet ensemble? Un tableau en particulier? Un ressenti?
Plutôt une évidence… Cette collection est là, elle fait corps avec l’architecture. Elle est partout, elle fait partie du bâtiment comme Jean Tschumi l’avait imaginé et suggéré au moment de livrer Nestlé En Bergère en 1960. Enrichie quand l’occasion se présente mais sans aucun autre impératif, c’est un peu comme une collection de différents goûts personnels qui se transmet de génération en génération. Elle témoigne de ce que nos prédécesseurs ont aimé, à nous, aujourd’hui, d’en prendre soin. De préserver, d’inventorier et de restaurer ce qui doit l’être. A nous de perpétuer ce dynamisme et ce goût du patrimoine.

Le premier prix Nestlé pour la jeunesse, votre œuvre, vient d’être remis à Charlotte Herzig. Incarne-t-il cette dynamique?
On vit avec la jeunesse, notre entreprise tout entière est tournée vers elle et nous avons mis l’accent sur l’engagement de plus en plus de jeunes, mais ce sont des scientifiques, des communicants, des économistes, pas des artistes. Alors… on a cherché la meilleure manière d’être, aussi, à l’écoute et au plus près de cette jeune scène artistique. Une nécessité! Sa sensibilité mieux que n’importe quelle autre capte notre réalité, elle la transperce, elle la devance. Elle nous aide à la comprendre.

Une démarche de fond et une collection presque confidentielle: à l’inverse de Cartier ou Vuitton, Nestlé ne se sert pas de la valorisation de sa marque par l’art…
Les choses ont été claires dès le départ: on investissait dans l’art, oui, mais dans l’idée d’un investissement à vie pour la vie. L’art en fait partie comme Nestlé qui, avec ses recherches et ses produits, accompagne les gens dans la leur pour la meilleure qualité de vie possible. Notre relation à l’art est donc avant tout philosophique et lorsqu’elle se matérialise, c’est uniquement à travers l’intérêt porté à l’esthétique, par exemple par la gamme Nespresso – j’ai d’ailleurs dans mon bureau un tableau hyperréaliste représentant des capsules. Notre collection est une réalité physique, elle vit et bouge à l’intérieur du bâtiment pour lequel elle a été constituée, ce n’est ni le résultat d’une politique muséale, ni le vecteur d’une communication vers l’extérieur mais un patrimoine entrepreneurial.

Et l’entreprise, jusqu’où accepte-t-elle les regards critiques d’artistes sur le monde consumériste?
S’il n’a plus sa liberté critique, l’art n’a plus sa raison d’être! On ne le sait peut-être pas, on ne le dit peut-être pas assez, mais nous sommes très ouverts à la critique. Partie prenante de notre réalité, elle nous tient sur le qui-vive. Une entreprise se doit d’observer la société dans laquelle elle évolue et pour laquelle elle œuvre, mais pour avoir un regard exhaustif et pertinent, elle doit le faire sous différents angles. L’art est un maillon essentiel, s’il se tait, on perd une partie de cette acuité.

Vous l’avez dit, le business est une forme d’art, que pensez-vous de l'inverse, l’art-business?
La surenchère, les achats motivés par le seul investissement ont toujours eu cours dans ce milieu, mais ce n’est pas comme ça que je vois l’art, ce n’est pas sous cet angle qu’il fait partie de ma vie. Et j’avoue ne pas toujours comprendre les sommes astronomiques réalisées par certaines pièces aux enchères. J’adore Giacometti, L’homme qui marche me fascine, mais des millions… vraiment?

Donc… vous ne faites pas vos courses à Art Basel?
Je n’y vais pas, non! Les œuvres qui sont chez nous nous rappellent les pays où nous avons vécu. J’aime le contact direct avec l’artiste, j’aime aussi ceux qui résistent et refusent de vendre une œuvre. J’essaie toujours de les convaincre, c’est souvent la pièce où ils ont tout mis, tout donné. Je n’y arrive pas toujours.

Créé: 26.07.2016, 09h42

Infos

Vevey, Musée Jenisch
Jusqu’au di 2 oct, ma-di (10?h-18?h)
www.museejenisch.ch

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