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Picasso: «J'ai compris pourquoi j'étais peintre»

Le Musée du Quai Branly à Paris mène l’enquête sur le «Picasso primitif» qui s’est révélé au contact des arts non-occidentaux.

Picasso prend la pose aux côtés du top model Bettina Graziani dans sa villa La Californie pour «Life». Tout autour de lui, des masques, des statuettes et des objets de sa collection d’art non-occidental.
Picasso prend la pose aux côtés du top model Bettina Graziani dans sa villa La Californie pour «Life». Tout autour de lui, des masques, des statuettes et des objets de sa collection d’art non-occidental.
MARK SHAW

Il l’a dit, c’est même écrit dans une interview «L’art nègre? Connais pas!» En même temps, c’est Picasso… Un peu fourbe mais surtout très joueur. Il l’a fait avec le feu de la vie, les sensations, les formes alors pourquoi pas avec les mots? Peut-être l’artiste ne se reconnaît-il pas l’autorité de commenter une esthétique que l’Occident découvre à peine, peut-être refuse-t-il la radicalité d’une stigmatisation? Mais reste un fait avéré, cet art comme ceux d’autres mondes lointains, l’a fait vibrer, il l’a aimé, regardé et collectionné par dizaines de pièces alors que la mode n’y était vraiment pas.

«Ma première toile d’exorcisme»

La toute première, un «Tiki», homme dieu des Marquises, entre chez lui en 1907. Il a alors 25 ans et bouillonne de ce désir de prendre le large vers un autre réel. Ce sera le cubisme profilé cette même année par Les Demoiselles d’Avignon – silhouettes atomisées et visages semblables aux masques africains – et c’est ce Picasso en révolution que portraitise le Quai Branly à Paris. Un Picasso qui se raconte à André Malraux en visiteur à la fois rebuté et transcendé par les vétustes allées du Musée d’Ethnographie du Trocadéro. «J’ai compris, dit-il plus tard à l’écrivain, pourquoi j’étais peintre tout seul dans ce musée affreux, avec des masques, des poupées peaux-rouges, des mannequins poussiéreux. Les Demoiselles d’Avignon ont dû arriver ce jour-là mais pas du tout à cause des formes: parce que c’était ma première toile d’exorcisme, oui!» Les mots… encore. Parle-t-il d’une simple mise en scène ou des démons de la figuration imposée par des siècles d’histoire de l’art occidental qu’il vient de conjurer pour laisser vivre l’instinct premier et être ce «Picasso primitif» que le Quai Branly suit dans toutes recherches vers la simplification et, au-delà, une magie plus universelle.

Son attrait pour l’ailleurs est connu, comme celui de Matisse, Derain, Breton ou Gauguin, il a déjà fait couler beaucoup d’encre, l’exposition ne joue donc pas la redite pour se concentrer sur ce peintre qui ose résumer les corps à quelques lignes et renier les canons de la beauté. Elle met en évidence cet artiste jouant de la métamorphose, des détournements de formes, des images à double sens, ou de la mise en abyme pour figurer autrement. Une pulsion. Une magie. L’étrangeté. Aussi dense que sensible, elle amène encore jusqu’aux points de détail comme les yeux que Picasso remplace souvent par des trous comme… dans un masque.

Une collection très en vue

Mais en sortant de ses réserves quelque 300 trésors pour les mettre en regard avec une centaine d’œuvres du génie du XXe siècle, le Quai Branly ne cherche pas la confrontation. Facile et déjà faite! Il n’insiste pas davantage sur les citations, parfois évidentes, ou encore sur les influences perceptibles: il mène une enquête richement documentée pour affirmer une présence. Puissante. Couvrante. Permanente. Comme une sorte de veilleuse… Picasso s’est laissé porter par «la sublime beauté des sculptures exécutées par les artistes d’Afrique», ses «plus grandes émotions artistiques», il a fondu leur plastique dans son vocabulaire mais c’est avant tout une leçon qu’il retient de cet art: l’opportunité d’atteindre une intensité presque sacrée, une vérité plus pure, une fois affranchi de l’obligation de représenter dans une forme donnée.

Alors… en miroir de cette libération absolue, masques, fétiches et autres statuettes qui «sont ce que l’imagination humaine a produit de plus puissant et de plus beau» ne le quittent plus! Ces objets qu’il achète tout au long de sa vie passent d’un atelier à l’autre, déménagent avec lui, accrochés aux murs, posés au sol ou en évidence sur la cheminée. Comme un rappel incontournable, comme une invitation à poursuivre sur cette voie… André Salmon, l’a bien vu et ressenti lorsqu’il écrit en 1911 dans Paris-Journal, «Picasso, bien avant de vous montrer ses œuvres, vous fera admirer ces merveilles primitives.» Révélateur de ce «Picasso primitif» au Quai Branly, le commissaire Yves Le Fur insiste: «L’aspect ethnologique ne l’appelait absolument pas, d’ailleurs l’œuvre authentique ne lui importait pas davantage. Il lui est même arrivé d’acheter des répliques ou des pièces sans réelle valeur parce que dès le premier contact avec cet art, il a compris ce qu’il pouvait faire avec.»

Paris, Musée du Quai Branly

Jusqu’au 23 juillet, (ouvert tous les jours) www.quaibranly.fr

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En dates

1900Picasso a 19 ans, il est à Paris pour l’Exposition universelle où l’Espagne l’expose. Les colonies sont aussi représentées, peut-être a-t-il vu leur production artistique?

1907Le peintre achève sa toile emblématique «Les Demoiselles d’Avignon». La même année, il s’offre un «Tiki» des îles Marquises, la première pièce de sa collection.

1912 Le terme «art nègre» apparaît pour la première fois dans un journal, il sert même de titre à André Warnod écrivant pour «Comœdia». Aujourd’hui, on parle d’arts non-occidentaux.

1944 L’artiste conclut un accord d’échange pour acquérir une «Tête d’Oba» du Nigeria en bronze d’une valeur de 350 000 francs français contre l’une de ses peintures.

1957 Ouverture à Cannes de la première rétrospective internationale des arts d’Afrique et d’Océanie. Picasso prête trois pièces de sa collection et sa femme Jacqueline, une.

1972 Le poète Léopold Sédar Senghor alors président du Sénégal vernit l’exposition du peintre à Dakar en prononçant un discours intitulé «Picasso en Négritie».

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