«Je n’ai jamais voulu ou pensé faire une collection»

ExpositionChristoph Blocher a laissé la Fondation Gianadda choisir parmi ses Hodler, Anker, Giacometti... Visite avec un collectionneur spontané.

Léonard Gianadda n'en revient toujours pas: Christoph Blocher lui a donné à choisir dans son catalogue d'oeuvres ce qu'il voulait pour l'exposition de sa collection à la Fondation.

CHANTAL DERVEY

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Christoph Blocher arrive avec quelques minutes de retard – le déjeuner avec Léonard Gianadda a joyeusement duré – mais «l’important, insiste-t-il, ce n’est pas moi, ce sont les tableaux». Cette infinité de paysages de Ferdinand Hodler captant les humeurs renouvelées du Léman, des sommets mythiques, du lac de Thoune. Ces scènes saisies chez les pieux, les paysans et les plus humbles par Albert Anker dans une lumière transportant le sens de la vie.

Ces deux géants de l’art suisse se font littéralement face mais il y a encore Giacometti père, fils, cousin. Des Zünd, des Vallotton, des Segantini, des Amiet ou des Biéler. Le florilège de l’art suisse de la fin du XIXe au début du XXe est muséal, impressionnant et... plus riche que dans n’importe quel musée de Suisse! Mais le collectionneur le sait, son nom, qu’il crispe les uns jusqu’à l’animosité ou attire les autres, est susceptible de faire de l’ombre aux œuvres. On viendra voir la collection Blocher, un extrait significatif des quelque 6000 pièces réunies par un amateur forcené ou on ne viendra pas, dans un geste de désaccord avec le tribun de l’UDC. L’homme est-il touché? La question posée une fois, deux fois; la réponse sera donc dans la non-réponse. «Cela a été dit dans le cadre de l’exposition de Winterthur (ndlr: 60'000 visiteurs entre octobre 2015 et janvier 2016 au Musée Oskar Reinhart) mais je ne sais pas.»

«Les enfants en vacances»

En revanche, ce que Christoph Blocher sait en descendant les escaliers qui mènent à l’exposition, c’est qu’il retrouve «ses enfants partis en vacances». Il fonce vers un Hodler de 1905, «La Lütschine noire». Un subtil mélange discursif et chromatique entre la verticalité des arbres et les remous d’une rivière. «C’est l’un des chefs-d’œuvre et c’est aussi le tableau le plus demandé pour les expositions internationales. Ce qui ne signifie pas que je le prête toujours, je veux aussi pouvoir en profiter.»

Exception faite d’un autoportrait tardif et de quelques figures, les choix du collectionneur sont éliminatoires. Et seul le Hodler des paysages et des héros est entré en force à son domicile zurichois, comme dans son château de Rhäzüns dans les Grisons. «Je n’arrive pas à m’intéresser autant aux toiles symbolistes. Préférant ce Hodler qui fait d’impressionnantes personnalités, des lacs et des montagnes. Celui qui saisit ce qu’il veut, s’arrangeant parfois avec la réalité paysagère. Un artiste qui va au-delà de la nature pour peindre des valeurs éternelles et qui, finalement, n’est pas si éloigné d’un Anker travaillant sur les valeurs profondes. La similitude me paraît évidente aujourd’hui, mais cela m’a pris un peu de temps pour la voir.»

Puissant, le caractère tranché, c’est ce même Hodler qui murmurait à l’oreille du conseiller fédéral (2004-2007). Combien de photos et d’interviews avec le «Bûcheron» accroché dans le bureau du chef du Département de justice et police? «Moritz Leuenberger ne le voulait pas, le trouvant trop brutal. Pour moi, c’est l’exemple même de ce que l’on peut faire lorsqu’on est au maximum de sa force.» Le grand format est propriété de la Confédération. Une version plus modeste est accrochée à Martigny.

En homme heureux au milieu de ses tableaux, le rire toujours à portée de lèvres, Christoph Blocher assure ne pas vouloir raconter une histoire sur chacun d’eux, pourtant il faut l’interrompre. Il s’approche, touche, caresse les cadres. Capable de décrire les uns et les autres les yeux fermés dans une relation à l’art totalement décomplexée. «Je lis parfois des choses mais j’apprends surtout en regardant les œuvres. À quelqu’un qui me disait trouver Anker trop pittoresque, j’ai répondu qu’il ne l’avait pas assez regardé. Il l’a fait. Il est devenu fan. C’est un rapport à l’art qui vient des tripes et ça doit rester ainsi. Souvent quand je bute sur des problèmes ne sachant plus quoi faire, je regarde ces tableaux, porteurs de valeurs éternelles. Tous me disent que le monde n’est pas perdu. Et que ça continue.»

La couleur d’abord

La lecture débute presque invariablement par la couleur. Les bleus de Hodler si divers, le contraste radical entre l’ombre et le soleil d’«Une rue à Cagnes» de Félix Vallotton, les rouges, les bleus, les bruns de «L’école en promenade» peinte par Anker. Une toile de près de deux mètres achetée sans la voir! «J’étais aux États-Unis, on m’a appelé et j’ai dit oui. Si j’ai oublié la plupart des prix, je me souviens bien de celui-ci: 800'000 francs. Aujourd’hui, on parlerait de plusieurs millions. Mais bon, il peut toujours y avoir une crise...»

Jolie dérobade! Elle sert le milliardaire évacuant ainsi la question de son impact sur le marché de l’art suisse pour revenir à la scène saisie par Anker. À cette maîtresse d’école, figure protectrice soulignée par «sa stature se détachant dans le ciel», à ces grappes d’enfants soudés, espiègles, dissipés. «Chacun d’eux pourrait être une œuvre en soi.» Intarissable et toujours fasciné, Christoph Blocher peut l’être, il confie manger depuis vingt ans devant cette toile. Alors que dans le salon ses yeux plongent en vue aérienne avec un «Léman vu de Chexbres». «Que je passe le matin, l’après-midi, les nuances changent selon la luminosité. En fait, tous les jours, c’est différent.»

Reparti de zéro

Devant «Le repos à l’ombre» de Segantini, le propriétaire insiste sur la simplicité tout à son enthousiasme d’avoir décroché cette huile: «On en trouve plus, les autres sont toutes dans les musées.» Suivent les paysages naturalistes du jeune Hodler, les portraits exhalant la solitude d’Anker, ses natures mortes, les détonnantes pièces d’Adolf Dietrich (un paysan thurgovien devenu peintre). Une variété lustrant les différentes facettes d’un collectionneur qui se plaît à répéter n’avoir «jamais voulu ou pensé faire une collection»! Ses choix témoignent pourtant d’une envie d’aller chercher l’inédit. Le pas de côté dans l’œuvre d’un artiste. Comme ce «Pré aux fleurs» de Ferdinand Hodler dont personne ne voulait, l’un de ses rares paysages où le ciel n’a presque pas prise. Ou comme encore ce format réduit foisonnant de couleurs signé Alberto Giacometti.

Soudain, Christoph Blocher attire dans une autre pièce en même temps qu’il avertit: «Ce n’est plus à moi ici.» Il hausse les épaules. Se tait. Admire. La «Jeune fille se coiffant» d’Albert Anker lui a échappé. «Je la voulais, elle a été vendue alors que j’étais en Chine, parce que je ne savais pas son propriétaire dans une certaine urgence financière.» Le conquérant bouillonne toujours. On connaît la mythologie personnelle du fils de pasteur qui a vendu ses premières toiles (et sa maison) pour acquérir EMS Chimie, avant de pouvoir en racheter une partie. Et presque octogénaire reste aussi joueur comme devant les quatre versions d’un homme peint par Anker! «La cinquième, peste-t-il, reste introuvable!»

Créé: 06.12.2019, 22h37

En dates

1968 Achète sa première œuvre pour 1500 francs, une esquisse d’Anker. Il a 27 ans.

1983 Vend sa collection (1 million) et ses biens pour acheter EMS Chimie.

1999 Prête 97 œuvres d’Anker à la Fondation Saner à Studen, près de Bienne.

2015 Présente l’envergure de sa collection au public au Musée Reinhart à Winterthour.

2019 Prête gratuitement pendant 6 mois 127 œuvres à la Fondation Gianadda.




Martigny, Fondation Gianadda
Jusqu’au 14 juin 2020,
tous les jours (10h-18h)
www.gianadda.ch

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