Jan Groover induit la beauté de l’ordinaire

PhotographieHéritier du fonds d’archives et de la collection de l’artiste franco-américaine décédée en 2012, le Musée de l’Élysée les fait revivre dans une exposition aussi capitale que fascinante.

L’artiste franco-américaine a choisi de ne donner aucun titre à ses œuvres, elle s’abstenait aussi de les dater.

L’artiste franco-américaine a choisi de ne donner aucun titre à ses œuvres, elle s’abstenait aussi de les dater. Image: MUSEE DE L'ELYSEE, LAUSANNE, FONDS JAN GROOVER

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Des voitures qui passent, banales mais rapides. D’insipides pavillons métissant leur même géométrie linéaire. Ou encore ces assemblages silencieux de fruits, d’ustensiles de cuisine, d’angelots et de carafes. Même quand l’objectif se fixe sur des mains en croisant d’autres ou sur la gymnastique symétrique des chairs, il n’y a pas âme qui vive dans l’œuvre dévoilée au Musée de l’Élysée, à Lausanne. Les liens – parce qu’il y en a, indicibles et étrangement sensuels – se tissent dans une autre sphère. La rupture n’en est pas, mais l’harmonie, les échos ou les attirances, oui… Il faut dire que le titre de l’exposition «Jan Groover, laboratoire des formes» nous avait un peu prévenus.

Mais le reste intrigue. Et, le souffle très vite arrêté par ce travail si singulier, on a envie de savoir qui tient l’objectif. Qui est cette Américaine (1943-2012), l’une des rares à avoir été exposée au MoMA de New York dans les années 1980? Qui est cette femme dont l’histoire récente de la photographie a un peu trop vite zappé la signature? Enfin, qui est cette artiste intéressée à la seule apparence des choses mais sachant si bien jouer à cache-cache avec la sienne? «J’ai fait des études de peinture, clamait-elle. Mais je ne dis généralement pas que j’étais peintre.»

Le regard sophistiqué, l’art de traduire l’ordinaire dans une esthétique plastique, les références incessantes à l’histoire de l’art (les Hollandais du XVIIe, Cézanne, Giorgio Morandi, de Chirico), Jan Groover reste peintre malgré tout, faiseuse d’images. Et c’est encore ce qui frappe au fil de cette absolue découverte! Belle idée, donc, que cet accrochage qui fait suite au don du fonds de l’artiste en 2017 et que les commissaires ont transformé en une immersion intelligible dans l’œuvre d’une exploratrice. Les clichés passent, la détermination d’en découdre avec la forme demeure. On est pris, aspiré par cet univers en soi, si solidaire et puissant qu’il peut accepter les tournants les plus radicaux.

Le déclic au-dessus de l’évier

L’Américaine du New Jersey, qui a fait le grand saut pour la Dordogne avec son mari dans les années Bush père, travaillait souvent sur dessin préparatoire, quitte parfois à devoir attendre que les voitures passent dans l’ordre souhaité des couleurs pour déclencher l’obturateur. Elle prospecte la notion de séquence, applique une même grammaire visuelle et ordonnance les formes dans une égale discipline hiératique. Petit à petit, l’échelle prend de l’ampleur alors que les quinze années de pratique du noir-blanc s’estompent pour le règne de la couleur.

Le bouleversement significatif va suivre… Il survient au-dessus de l’évier de la cuisine, écrivant une nouvelle page de l’histoire de la représentation. Purgées de tout agent perturbateur, les œuvres de Jan Groover, sans date ni titre, ne répondent d’aucun récit ni d’a priori culturels, mais il lui fallait encore plus. Toujours plus de détachement d’avec le signifiant, toujours plus de plaisir pour les yeux. «C’est son mari qui lui suggère de considérer l’évier et le grille-pain voisin. L’espace de création est inattendu mais, explique Paul Frèches, conseiller scientifique de l’exposition, c’est là que la photographe trouve le moyen d’abstraire la nature morte de toutes les influences.» La série des «Kitchen Still Lifes» est née, les mises en scène se complexifient, la palette de couleurs s’y invite, et l’art de Jan Groover fascine: le sensible a pris l’ascendant. Dire qu’elle assurait être «entrée dans la photographie par la petite porte»!

Créé: 17.09.2019, 22h35

En dates



1943 Naît à Plainfield, dans le New Jersey.

1965 Décroche son Bachelor of Fine Arts en peinture.

1966 Épouse Bruce Boice, peintre, professeur et critique d’art.

1967 Achète son premier appareil photographique.

1970 Obtient son Master of Fine Arts à l’Ohio State University, Colombus.

1973 S’installe avec son mari à New York.

1974 Décroche sa première expo personnelle à la Light Gallery, à New York.

1987 Vernit son exposition rétrospective au MoMA, à New York.

1991 Déménage avec son mari en Dordogne, à Montpon-Ménestérol.

2005 Obtient la nationalité française.

2012 Meurt le 1er janvier.

2017 Son mari offre le fonds des archives Jan Groover à l’Élysée.

Lausanne, Musée de l’Élysée
Jusqu’au 5 janvier 2020
Ma-di (11-18h), entrée libre.
www.elysee.ch

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