«Libres» passe de l’autre côté des barreaux

Art contemporain Quand le monde carcéral et l’univers artistique se croisent, le rendez-vous débouche sur une exposition aussi intense que remarquable au CACY à Yverdon.

«Libres» joue sur la diversité de points de vue et présente 21 artistes, dont un seul vit en prison.

«Libres» joue sur la diversité de points de vue et présente 21 artistes, dont un seul vit en prison.

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«Mettez de la couleur dans votre vie», disait la pub. Et Picasso d’ajouter une couche sur ses fonctions vitales: «Quand je n’ai pas de bleu, je mets du rouge.» Le Centre d’art contemporain d’Yverdon (CACY) adjoint une couche supplémentaire en capturant le regard avec des cimaises qui ont viré rose bubble-gum. Bizarre! On pourrait même pousser jusqu’à incongru… alors qu’il est question de claustration, de réclusion, d’enfermement dans l’exposition qui vient d’ouvrir sur des images parfois dures.

Des regards d’ados slovènes lâchés par toute bribe d’espoir. Les arabesques d’une autre ado, ailleurs, dans une autre prison, chorégraphiant la désillusion ou l’insouciance – difficile à dire! Il y a aussi des mots. Saisissants. Ces témoignages de rescapés du camp de détention israélien de Khiam au Liban qui fendent la pesanteur de l’indicible pour révéler jusqu’où la négation de l’être peut aller. Que dire encore des mille et une façons de tourner en rond mises en scène et filmées, aussi métaphoriques qu’obsédantes, par Jhafis Quintero, le Panaméen devenu artiste à sa sortie de prison?

L’intellect démissionne, le ressenti, glaçant, investit les tripes et l’air n’a franchement rien de rose… sauf sur plusieurs parois où le fameux P618 – son nom de code commercial – colore un certain malaise en même temps qu’il exacerbe la fragilité des équilibres. D’abord secoués par les noires angoisses et les sombres perspectives que Klavdij Sluban cadre dans les prisons pour adolescents. Le Franco-Slovène en a fait son terrain de vie et d’action où il anime des ateliers photo. Ses formats sont mesurés, tous de taille identique, mais leur intensité sociale déborde sur la cimaise colorée. De quel côté la balance émotionnelle va-t-elle pencher? Dans les abysses avec ces cadrages qui butent sur des limites physiques comme autant d’espoirs qui se heurtent à l’exiguïté des lieux ou vers l’incitation à voir la vie en rose? Le grand écart désarçonne mais il est moins brutal qu’il n’y paraît! Les établissements hospitaliers et pénitentiaires se font eux aussi livrer des pots entiers de P618 depuis que ses effets tranquillisants ont été scientifiquement approuvés dans les années 80.

La préméditation avouée, cette envie de couleur répond plus encore à la nécessité individuelle de prisonniers politiques ou de droit commun de se créer une couleur pour résister au néant. Elle peut être aléatoire, immatérielle – la création d’un lien avec l’objectif d’un photographe – ou encore offensive comme dans ces vues de Jackie Sumell dessinant une villa idéale. La jardin aligné au cordeau, la piscine couleur azur, on dirait les pages classieuses d’un magazine immobilier! Il s’agit de la traduction des rêves d’un condamné à mort ayant passé 41 ans dans sa cellule avant d’être innocenté.

La liberté de l’art

La liberté se bâtit, Piranèse ne disait pas autre chose en architecte sans limite mais limite mégalo de ses «Prisons imaginaires», sublime suite d’eaux-fortes du XVIIIe à voir à Yverdon dans cette exposition vraiment pas comme les autres. (Elle essaime de l’Echandole, au Théâtre de la Tournelle à Orbe et au Musée du fer et du chemin de fer de Vallorbe.) Les choix se sont faits à deux, Karine Tissot, directrice du CACY, et Barbara Polla, galeriste genevoise, ont su éviter les alibis et barrer la route à la condescendance pour que seule la liberté de l’art s’exprime. Que ce soit le long du fil tendu par le plasticien Stefan Banz entre des personnalités (Frank Zappa, Jacques Derrida, Angela Davis) qui ont été emprisonnées ou dans cette maison enchaînée évoquant l’esclavagisme comme la violence domestique. Nul n’est là pour juger, plaider pour une opinion ou une autre, le débat est intime. Personnel. Nourrit par la réponse que chacun peut donner à l’esthétisation d’un univers carcéral.

Créé: 28.11.2019, 20h51

Plus d'infos

Yverdon, CACY
Jusqu’au 9 février 2020,
en décembre tlj (12 h-18 h)
www.centre-art-yverdon.ch

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